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La céramique indigène décorée de l’Italie méridionale à l’âge du Fer : matériau datant ou à dater ? Réflexions sur le cas de l’Incoronata près de Métaponte

frPublié en ligne le 15 avril 2013

Par Clément Bellamy

Résumé

Les fouilles archéologiques menées par une équipe de l’Université de Rennes 2 (LAHM, UMR 6566), sur le site italien de l’Incoronata (Basilicate), ont permis la mise au jour d’une extraordinaire quantité de céramique, parmi laquelle une classe de matériel céramique indigène décorée, appartenant chronologiquement à cette période complexe comprise entre âge du Fer et colonisation grecque, soit ici du viiie au viie siècle av. J.-C.. L’étude chrono-typologique de ce matériel a entrainé des questionnements méthodologiques. En effet, la chronologie de cette céramique est assez lâche, héritée de travaux anciens, sérieux, mais marqués historiographiquement. La place souvent secondaire de cette céramique dans certains catalogues, pour des raisons plus idéologiques que stratigraphiques, révèle comme la datation a souvent été ajustée à l’interprétation des contextes.

La sempiternelle question se pose une fois de plus : le tesson céramique peut-il dater une strate archéologique, ou doit-on attendre de la strate – plutôt de son contenu – qu’elle date notre vase ?

Cet article veut être l’occasion de montrer comment les données archéologiques et stratigraphiques pourraient affiner une chronologie relative pour l’instant assez faible, et comment le travail historiographique et méthodologique permet lui à la fois de détecter les « erreurs » chronologiques et d’indiquer des solutions. Enfin, nous aborderons brièvement le volet archéométrique : en effet, la caractérisation d’un centre de production céramique sur la colline de l’Incoronata devrait permettre d’identifier et retrouver cette production dans d’autres sites, et ainsi offrir de nouvelles clés de lecture pour l’étude de ce matériel à une échelle plus large.

Abstract

The archaeological excavations at the Incoronata (Basilicata), led by a team of the University of Rennes 2 (LAHM, UMR 6566), have allowed to discover an extraordinary quantity of pottery, among which an indigenous matt-painted pottery, belonging chronologically to a complex period, between Iron Age and Greek colonization, here from VIIIth to VIIth centuries BC. The chrono-typological study of this material has led me to methodological questionings. Indeed, the chronology of this ceramic is rather loose, inherited from former and serious works, but often historiographically marked. The secondary place, which is often given to these ceramics in some catalogs – more for ideological than stratigraphical reasons – reveals how chronology had often been adjusted to the contexts’ interpretations.

So the same and eternal question comes: the ceramic piece can date a context? Or should we expect from the context that it dates our vase?

This article will provide an opportunity to show how these new archaeological and stratigraphical data could refine a relative chronology, at the moment rather weak, while historiographical and methodological work allows us to detect some chronological "errors" and to indicate solutions. Finally, we shall talk briefly about the archaeometrical perspective: indeed, the characterization of a ceramic production center on the hill of Incoronata should allow us to identify and to find this production in other sites, and thus provide new keys for this material study, at a larger scale.

Présentations géographique, historique et historiographique du site de l’Incoronata

1Le sud de l’Italie, dès le viiie et au viie siècle av. J.-C., est le théâtre de nombreux développements et transformations de type socioculturel. Cette période est celle que l’on appelle, si l’on garde le point de vue de la péninsule, l’âge du Fer, mais que l’on connaît plus volontiers comme l’époque dite de colonisation grecque : des migrants, en provenance de différentes contrées de l’Égée, vont en effet essaimer sur les pourtours de la Méditerranée, occidentale comme orientale, pour des raisons et dans des circonstances bien connues historiographiquement1, mais qui ne font pas l’objet du discours du présent article.

2Nous concentrerons notamment notre propos sur un moment précédant cette « véritable » installation grecque – à savoir la matérialisation de la polis et de son territoire propre – que nous appelons aujourd’hui la pré- ou proto-colonisation. Nous nous intéresserons ici plus particulièrement à un site archéologique, connu sous le nom d’Incoronata greca, à quelques kilomètres de la côte ionienne et de la future colonie de Métaponte, dans l’actuelle région Basilicate (fig.1). Il s’agit d’une basse colline alluviale, située sur la rive droite du fleuve Basento, appartenant en fait à un « complexe collinaire », où l’on a reconnu également sur les collines voisines des occupations indigènes de l’âge du Fer – nécropoles et habitats2. Ce complexe domine une terrasse marine très fertile, dotée de ressources diverses, telles qu’une bonne argile, des sources d’eau et une faune variée, autant de facteurs d’attraction pour cette région, il faut le noter3.

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Fig.1 : Carte du sud de l’Italie avec la localisation du site de l’Incoronata (DAO : C. Bellamy). (Voir l’image au format original)

3Le site de l’Incoronata fut repéré au début des années 1970 par Dinu Adamesteanu, alors directeur de la Soprintendenza alle Antichità, et fut fouillé dès 1974 par l’Università degli Studi di Milano, sous la direction de Piero Orlandini (fig.2). Au début de ces recherches, deux occupations successives sont reconnues sur le terrain. La première est indigène – œnôtre – datée de la fin du ixe siècle à la fin du viiie siècle av. J.-C. ; la seconde, grecque, s’installerait à la place du précédent – et hypothétique – village, soit déjà abandonné, soit détruit par les nouveaux arrivants, aux alentours de 700-690 av. J.-C.4.

4La première occupation, indigène donc, se voyait caractérisée par de multiples fosses de forme circulaire ou ovoïde, vues alors comme les reliquats d’une zone d’habitat indigène, composée de cabanes associées à des fosses de rejets domestiques et des fosses à pithoi5 ; cependant, malgré la forte présence de céramiques et autres matériels indigènes dans ces fosses, aucune trace suffisante ne permettait de tracer le périmètre d’une quelconque cabane6. Du point de vue de la chronologie, on avait par exemple dans une des fosses dites indigènes une kotyle du Protocorinthien Ancien, permettant à la fois de donner un terminus post quem à l’occupation indigène – à savoir entre 720 et 690 av. J.-C. – et de montrer un aspect des relations existantes entre Grecs et Indigènes avant leur installation sur la colline7.

5La seconde occupation, selon les chercheurs de l’Université de Milan, se mettait donc en place suite à la désertion indigène – volontaire ou forcée. Cet établissement grec était ainsi caractérisé par des encaissements quadrangulaires et des fosses de rejets domestiques, ces dernières se différenciant de celles dites indigènes par leur plus grande taille et leur plus grande proportion de céramique de production grecque. Les structures quadrangulaires, quant à elles, contenaient une formidable quantité de céramiques, mélangées à de la terre, des pierres, des briques et du matériel faunique. Le mobilier céramique de ces structures comprenait des vases, vaisselles fines et amphores, importés de différentes contrées de la Grèce, Corinthe et Grèce de l’Est notamment, parfois superbement figurés, des vases de production grecque locale, et parfois quelques vases indigènes8. Cet agencement fut interprété comme l’effondrement – après un probable incendie – de maisons-magasins grecques sur les vases qu’elles contenaient et stockaient. Ces maisons-magasins, ou oikoi, devaient alors constituer sur cette colline un site d’habitat et de commerce grec, qui avait pour finalité de redistribuer la production et les importations grecques sur le marché indigène ; ce sont donc les contours d’un emporion que P. Orlandini commence à dessiner dès le début des recherches à l’Incoronata, un lieu d’échanges donc, un comptoir commercial, tenu par des Grecs hors de leur patrie d’origine, et s’installant ici au début du viie siècle av. J.-C.9. Cette période – du milieu du viiie siècle au milieu du viie siècle av. J.-C. – correspondait dans l’historiographie traditionnelle à une intensification des préoccupations commerciales, de laquelle découlait l’apparition de ces emporia10.

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Fig.2 : Planimétrie de la colline de l’Incoronata et localisation des différents sondages (Crédits : Équipe LAHM). (voir l’image au format original)

6Sans s’attarder sur cette conception de l’aventure coloniale grecque, qui n’est pas ici notre sujet, on remarquera toutefois que le début des investigations à l’Incoronata fut caractérisé par une dichotomie fortement marquée, autant sous l’angle culturel que chronologique. Les indigènes sont ainsi relégués au rang de témoins passifs, subissant l’arrivée grecque, qui se matérialise sous la forme d’un établissement grec, à la fois habitat et comptoir commercial, gommant l’occupation précédente. Cette « vision » se ressent à travers la place réservée à la céramique indigène dans les publications de l’Université de Milan. Signalons également les fouilles de l’Université d’Austin (Texas), dirigées par Joseph Coleman Carter, qui mirent au jour un sanctuaire du vie siècle av. J.-C., qui ne nous intéressera pas ici, mais également des structures analogues à celles mises en lumière par les chercheurs Milanais, notamment les structures quadrangulaires11. Au niveau interprétatif, si Carter soutient l’hypothèse d’une cohabitation entre Grecs et indigènes sur la colline, en se basant sur l’étude céramologique et architecturale, les structures de la colline sont interprétées comme éléments d’un habitat12.

7Ces interprétations, imprégnées d’hellénocentrisme, étaient dues notamment au fait que seules ces strates récentes étaient connues, la mise au jour de campagne en campagne de la même stratigraphie ne faisant que conforter le modèle acquis13, et ne permettant évidemment pas de tracer les contours de l’existence d’une très forte composante indigène, particulièrement active sur le plan artisanal, comme le laissait pourtant penser – quantitativement et qualitativement – la riche documentation indigène, notamment et surtout céramique.

Histoire des chronologies

8Avant de passer au dossier de la datation de la céramique indigène, il convient de faire un bref détour par celui de la chronologie de l’âge du Fer italien, ou plutôt par le récit du problème de la chronologie de l’âge du Fer italien. C’est tout d’abord à un grand préhistorien allemand, Müller-Karpe, que l’on doit dès 1959 un système de correspondances chronologiques, de l’âge du Bronze à l’âge du Fer, entre les cultures de l’Europe tempérée, de l’Italie septentrionale et centrale et de l’Italie méridionale et de la Sicile14. Ce système reposait à la fois sur les chronologies relatives connues de ces ensembles culturels et sur certaines références historiques méditerranéennes. Il s’agit, pour ces dernières, d’une part des passages de Thucydide15 sur les différentes fondations coloniales grecques en Sicile, et d’autre part de certains ensembles archéologiques singulièrement bien datés, notamment une tombe de Pithécusses, colonie grecque sur l’île d’Ischia, qui associait entre autres des vases du Protocorinthien Ancien et un scarabée portant le cartouche du pharaon Bocchoris, qui régna selon les annales égyptiennes entre 720 et 715 av. J.-C.16 Ces références ont particulièrement servi pour constituer la chronologie de la céramique corinthienne, or celle-ci a l’avantage certain de se retrouver sur de nombreux sites archéologiques notamment du sud de l’Italie.

9Ce système a bien sûr alors été révisé, contesté, puis encore révisé par des datations 14C, malheureusement trop imprécises ; plus récemment, la chronologie de l’âge du Fer italien s’est vue corrigée et précisée par la dendrochronologie, science du cerne des arbres, qui par sa généralisation devrait apporter prochainement des éléments de validation et de correction importants17.

10Sur la question plus spécifique de la chronologie de la céramique indigène peinte, on se reportera ici aux travaux de D. G. Yntema18. Ses recherches, en premier lieu concentrées sur la céramique indigène du Salento, région voisine de la Basilicate, se sont étendues à la céramique de toute la péninsule italienne, et couvrent une large période allant de la fin du 2nd millénaire av. J.-C. au ve siècle av. J.-C. Le chercheur utilise alors un modèle chronologique emprunté à la typologie de la céramique grecque mise au point par J. N. Coldstream19, à savoir une réflexion par espaces géographiques – par exemple le Bradano Geometric pour la région qui nous concerne – subdivisés chronologiquement en Proto, Early, Middle, Late et Sub-Geometric. Deux éléments vont nous intéresser ici dans de ce travail (fig.3) : tout d’abord, il existe au sein de la céramique indigène décorée une décoration monochrome et une décoration bichrome, cette dernière apparaissant vers la fin du viiie ou au début du viie siècle av. J.-C. ; à ce même moment, on passe d’une évolution « progressive » de la décoration locale, indigène, à une présence de plus en plus prononcée des motifs d’origine extérieure, souvent grecque, et à leur intégration dans les syntaxes décoratives indigènes20.

11Il faut toutefois noter qu’au cours de ce travail, un problème s’est rapidement posé au chercheur au sujet de l’Incoronata, notamment pour le style décoratif défini comme Bradano SubGeometric, censé être daté du plein viie siècle av. J.-C.21. Il était donc logique de retrouver des individus pertinents à ce style dans les fosses dites grecques, associés alors avec la production de céramique grecque locale. Mais il était plus problématique d’expliquer la présence d’individus du même type dans les fosses dites indigènes et réputées appartenir à une phase précédant strictement l’établissement grec – à savoir le viiie siècle av. J.-C. Yntema envisage alors que ces fosses dites indigènes puissent être contemporaines de la phase grecque, l’absence de matériel grec dans les premières ne prouvant pas nécessairement que les Grecs étaient absents22 . Pour les chercheurs de l’Université de Milan23, l’équation était encore plus simple : la céramique en question ne pouvait être, quoiqu’il arrive, qu’antérieure à l’arrivée des Grecs – qui nettoient alors la colline des « déchets » abandonnés par les indigènes – et ce malgré la présence sur ces exemplaires céramiques d’une bichromie très vivace et expérimentée.

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Fig.3 : Chronologie de la céramique indigène peinte sous l’axe décoratif (Synthèse : C. Bellamy, d’après Yntema D. G., op. cit.). (voir l’image au format original)

Les fouilles de l’Université de Rennes 2 et ses apports à l’étude de la céramique indigène peinte

12C’est pour d’autres problématiques, notamment liées à la compréhension de l’organisation et de l’extension de cet établissement de l’Incoronata, que de nouvelles recherches, menant rapidement à des fouilles, sont entreprises dès 2002 sous la direction du Pr. Mario Denti de l’Université de Rennes 2 (les secteurs 1 et 4, fig.2).

13Ces fouilles mettent d’abord au jour, dans le secteur 4 (fig.4), non loin des précédents sondages milanais, les habituelles fosses circulaires, en partie coupées par un creusement quadrangulaire, pouvant être apparenté aux « oikoi » des recherches antérieures. Au sein de cet encaissement – que l’on appellera par commodité « dépôt » – a été découverte une majorité de matériel céramique grec, de production locale et d’importation, mélangée à la terre, des pierres et des briques, ainsi que très peu de céramique indigène, hormis une cruche indigène entière à décoration bichrome24.

14Nous manquerions de place – et ce n’est pas le centre du propos – à vouloir énoncer toutes les données obtenues, en termes de stratigraphie, d’agencement et d’analyses des artefacts : on peut néanmoins préciser que des analyses archéomagnétiques réalisées sur les briques ont montré que ces dernières n’ont pas été, comme on le croyait, cuites accidentellement lors d’un incendie réputé marquer la fin de l’établissement grec, mais qu’elles avaient au contraire été cuites dès l’origine, volontairement et de façon contrôlée25. Notons aussi que des gestes de type rituel ont pu être reconnus dans ce dépôt, notamment par la concentration et la disposition des vestiges – reconnues par une fouille fine – et par le caractère entier et non utilisé du service céramique déposé. Ce service était d’ailleurs dédié au transport, au stockage et au service des liquides26.

15Les fosses, antérieures car coupées par le dépôt grec, renfermaient le même matériel usuel que les fosses déjà fouillées : du matériel grec et indigène, ensemble, sans stratigraphie interne, montrant donc un seul et unique acte de remplissage, avec également des rejets de fours, de soles, de faune, le tout dans une terre très cendreuse, amenant à y voir le rejet d’éléments d’une zone artisanale céramique27. Les fosses mêmes, orientées et de grandeur décroissante, présentant parfois des restes d’argile dans le fond, ont laissé penser qu’elles aient pu servir de fosses de décantation – les comparaisons existent28.

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Fig.4 : Plan général du secteur 4 de l’Incoronata (DAO : G. Bron, M. Villette). (voir l’image au format original)

16Cette possibilité de l’existence d’une zone artisanale liée à la céramique sur cette colline est soutenue par les découvertes faites dans le secteur 1, au sud-ouest du secteur 4 (fig.5). Plusieurs éléments, datés d’après le matériel29 et la chronologie relative – due à une importante et solide stratigraphie – entre la fin du viiie siècle et la fin du viie siècle av. J.-C., constituent donc cette zone artisanale. Cette dernière semble, d’après la mixité du matériel, avoir été animée à la fois par des artisans grecs et indigènes, ensemble sur la colline30. On a par exemple la trace d’une carrière d’argile, la colline elle-même constituant un gisement d’argile ; une aire de chauffe reconnue récemment, peut-être le fond d’un four ; enfin des rejets de fours et des ratés de cuisson, céramiques souvent déformées et mal cuites, montrant ensemble dans un même contexte de la céramique grecque de production locale et de la céramique indigène décorée, monochrome et bichrome31.

17Plus essentielle encore, pour l’ouverture chronologique de la compréhension de cette colline, a été la mise au jour de phases antérieures, exclusivement indigènes, et bien stratifiées – mais dont la fonction et l’utilisation ne sont pas encore très bien identifiées32. Il s’agit de deux pavements, l’un actuellement datable de la fin du viiie siècle av. J.-C. (US38), l’autre d’un moment plus ancien de ce même siècle (US70) ; les toutes dernières découvertes relatives au pavement le plus ancien nous ont laissé entrevoir de possibles micro-phases, susceptibles d’apporter des précisions chronologiques sur l’évolution stylistique et formelle du matériel en question. Notons également que le plus récent pavement a fait l’objet, à la fin du viie siècle av. J.-C, d’un comblement et d’un recouvrement total et systématique : les US8 et US23, qui comprennent en leur sein un matériel céramique relevant de toutes les phases d’occupation du site33.

18L’intérêt de ces dernières découvertes est qu’elles offrent une stratigraphie relativement longue (fig.6), du début du viiie – peut-être même la fin du ixe – jusqu’à la fin du viie siècle av J.-C. au moins, et une stratigraphie très bien documentée au niveau céramique – indigène et grec – qui devra être étudiée avec attention, notamment par l’auteur34. D’où le questionnement : d’un « matériau datant », étant donné le qualificatif de « fossile directeur » que l’on donne sempiternellement au tesson céramique décoré35, ne passerait-on pas finalement ici à un « matériel à dater » ?

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Fig.5 : Plan général du secteur 1 de l’Incoronata (DAO : F. Meadeb). (voir l’image au format original)

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Fig.6 : Coupe stratigraphique nord-sud réélaborée, secteur 1 de l’Incoronata (DAO : C. Bellamy). (voir l’image au format original)

Retour vers le contexte

19Les contextes archéologiques bien sûr sont essentiels, et la stratigraphie, quand elle est présente, l’est aussi, on l’a vu. L’analyse de certains contextes apporte déjà des éléments pour nourrir le discours, et nous éclaire notamment sur la présence de céramique indigène dans les dépôts. Revenons sur cette cruche bichrome (fig.7), retrouvée dans le dépôt du secteur 436. Ici, cette cruche est parfaitement cohérente avec le reste du matériel grec : forme fracturée sur place et entièrement reconstructible, pratiquement non utilisée ou non utilisable, et liée au transport et/ou au service des liquides. Dans l’hypothèse d’une déposition rituelle ou post-rituelle dans une phase grecque, il est intéressant de noter l’intégration d’une composante indigène dans une période qui, historiographiquement, a pourtant été caractérisée par une solide dichotomie entre les éléments grecs et indigènes.

20Alors que dans les premières publications de l’Université de Milan, on ne pouvait que constater la place « secondaire » réservée à la céramique indigène, intellectuellement et physiquement « rejetée », immédiatement perçue comme résiduelle dans ces « dépôts »37, ce n’est que plus tard que les chercheurs milanais ont fini par admettre que certains vases indigènes ont pu être en circulation dans ces structures, alors considérées comme nécessairement grecques38.

21En reconsidérant donc ces contextes anciennement fouillés (fig.2), et à la lumière du nouveau parcours interprétatif formulé par M. Denti, il a alors été facile de remarquer que ces dépôts recelaient bien souvent au moins un exemplaire céramique indigène entier, peint ou non peint. A titre d’exemple, une grande olla à décoration monochrome fut mise au jour dans un de ces dépôts grecs, mais assignée à « l’area dell’oikos »39, contexte résiduel tantôt invoqué comme « area del crollo ». C’est la même chose dans le cas d’une structure quadrangulaire, assimilable aux dépôts grecs, fouillée par l’Université d’Austin : bien que les chercheurs envisagent une cohabitation entre Grecs et Indigènes, la présence d’un vase indigène monochrome quasiment entier, a priori de datation plus ancienne que l’occupation grecque, ne peut être que résiduelle d’une occupation indigène antérieure40, d’ailleurs jamais véritablement identifiée sur le terrain.

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Fig.7 : Cruche indigène à décoration bichrome de l’US2, secteur 4 de l’Incoronata (Cliché : C. Bellamy). (Voir l’image au format original)

22Si l’on estime que l’interprétation ancienne de ces contextes a pu avoir un impact sur la datation de la céramique indigène – ou plutôt, a pu convaincre de la non-nécessité de (re)dater cette céramique – alors il parait clair que cette perception différente des mêmes contextes devrait nous inviter à reconsidérer – partiellement – les datations traditionnellement acceptées pour cette classe de matériel.

23Sans compter que de nouvelles perspectives – et futurs casse-têtes ? – chronologiques s’offrent à nous. L’étude approfondie des diverses classes de matériel semble chaque jour un peu plus changer la donne sur la chronologie. En effet, on voyait traditionnellement un abandon du site dans le 3e quart du viie siècle av. J.-C. ; mais certains matériels nous obligent aujourd’hui à prolonger cette chronologie jusqu’à la fin du viie, voire au début du vie siècle av. J.-C : par exemple, dans le dépôt du secteur 4, une amphore gréco-orientale41, ou dans le comblement final, les coupes ioniennes de type B242. Devrait-on ainsi abaisser légèrement la chronologie générale de la céramique indigène, ou en tout cas la chronologie de son utilisation et sa distribution temporelle ?

24Enfin, le fait d’être confronté à un site avec des contextes de production possédant une solide stratigraphie, offre pour ce matériel en particulier un potentiel de datation et une chance de précision rares. Tout en gardant à l’esprit le fameux paradoxe de la datation – on essaie bien souvent de dater un contexte, moment certain du rejet de l’objet, en se basant sur les dates supposées de production de l’objet43 – les données typologiques, stylistiques et quantitatives de strates successives pourraient bien affiner une chronologie céramique relative assez lâche. Certains contextes exceptionnels, comme particulièrement ce qui semble être le fond d’une structure de cuisson directement associée à de la céramique indigène à décoration monochrome, forment des ensembles clos, où le matériel contenu est quasi-contemporain du moment de l’enfouissement de la structure. Ces contextes privilégiés sont des photographies instantanées d’une étape de la chaîne opératoire, des souvenirs figés d’un moment absolu, un point sur la ligne du temps : dans l’idéal, en s’ancrant à ce point, il serait possible d’amarrer une partie non négligeable de la chronologie de l’âge du Fer italien.

L’archéométrie : pourquoi ?

25Le dernier volet qui va nous intéresser ici, et nous permettre de conclure, est celui de la perspective de futures analyses archéométriques et de leur possible apport à cette question de la chronologie. Les analyses archéométriques sont susceptibles d’apporter des informations complémentaires sur le matériel étudié, notamment sur la provenance de l’argile, les techniques de fabrication et de cuisson, mais aussi sur la datation absolue44. Pour cette dernière, il faudrait faire appel à la mesure de la thermoluminescence : en mesurant la quantité de lumière émise par le tesson céramique alors chauffé, on peut estimer sa date de cuisson45. Ou plutôt, la date de dernier « chauffage », incendie ou autre, ce qui constitue le biais d’une telle analyse. La précision ne sera peut-être pas suffisante46, et il est toujours difficile d’intégrer une datation ponctuelle, aussi précise soit-elle, dans un discours qui prend en compte la fabrication, la durée d’utilisation et la distribution, ou encore les phénomènes de thésaurisation. En outre, d’un point de vue plus trivial, la motivation chronologique ne mérite peut-être pas à elle seule l’investissement financier nécessaire pour de telles analyses.

26Finalement, nous voudrions de ces analyses archéométriques, si elles venaient à être réalisées, qu’elles nous apportent des réponses en termes d’identification de l’origine de l’argile – fort probablement locale comme nous le soupçonnons – ainsi que sur les modes de fabrication et de cuisson.

27La poursuite de cette fouille, majeure pour la compréhension de l’articulation et des modalités de l’occupation de cette colline, associée à l’étude approfondie de la céramique indigène peinte de l’Italie du Sud à l’âge du Fer et de ses contextes, semblent constituer un jalon nécessaire – mais non exclusif – pour faire de ce matériel, idéalement bien sûr, un fossile directeur puissant, un matériau datant sûr.

28Une association judicieuse et réfléchie de méthodes céramologiques « traditionnelles » et de méthodes archéométriques devrait nous servir à constituer le socle d’une précieuse base de données, qui nous aidera à reconnaître ou non des éléments pertinents à cette même production de l’Incoronata, et ainsi estimer sa diffusion et son indice de diffusion, dans le temps et dans l’espace47. Pour revenir, somme toute, à une étude des sociétés, plutôt qu’à un positionnement des sociétés sur une échelle de temps.

Notes

1  Voir, entre autres, Greco E., La Grande Grèce, histoire et archéologie, Paris, Hachette, 1996.

2 I Greci sul Basento. Mostra degli scavi archeologici all’Incoronata di Metaponto, 1971-1984, Como, New Press, 1986, p. 199-212.

3  Carter J. C., La scoperta del territorio rurale greco di Metaponto, Venosa, Osanna Ed., 2008, p. 126.

4  Castoldi M., Orlandini P. (dir.), Ricerche archeologiche all’Incoronata di Metaponto 1, Milano, Et, 1991, p. 19.

5 I Greci sul Basento..., op. cit., p. 31.

6  Castoldi M., Orlandini P. (dir.), Ricerche archeologiche all’Incoronata di Metaponto 2, Milano, Et, 1992, p. 22.

7  Ibid., p. 30, et p. 32-33.

8  Ces structures et leur mobilier ont été publiés pour la plupart dans les volumes Incoronata,1-6, Castoldi M., Orlandini P. (dir.), op. cit.

9 Castoldi M., Orlandini P. (dir.), Ricerche archeologiche all’Incoronata di Metaponto 2, op. cit., p. 21.

10  Lévêque P., L’aventure grecque, Paris, Colin, 1964, p. 197. Voir aussi, plus récemment, Bresson A., Rouillard P. (dir.), L’emporion, Paris, De Boccard, 1993, et pour des considérations récentes et réactualisées sur le débat autour de la colonisation grecque, voir D’Ercole M. C., Histoires méditerranéennes, Paris, Errance, 2012, et Bouffier S. (dir.), Les diasporas grecques du Détroit de Gibraltar à l'Indus (viiie s. av. J.-C. à la fin du iiie s. av. J.-C.), Paris, Sedes, 2012.

11  Carter J. C., op. cit., p. 116-117.

12  Ibid., p.99 et p. 117-119.

13  Denti M., « La contribution des recherches à l’Incoronata au problème des relations entre Grecs et non-Grecs à l’époque proto-coloniale », sous presse.

14 Müller-Karpe H., Beiträge zur Chronologie der Urnenfelderzeit nördlich und südlich der Alpen, Berlin, Römisch-Germanische Forschungen, 1959.

15  Notamment le livre sixième de La Guerre du Péloponnèse, Paris, Gallimard, 2000.

16  RouillardP., Sourisseau J.-Ch., « Entre chronologies et chronologie : le viie siècle », Etienne R. (dir.), La Méditerranée au viie siècle av. J.-C., Paris, De Boccard, 2010, p. 29.

17  Verger S., « La guerre des dates. Les chronologies de l’âge du Fer italien », Dossiers d’Archéologie, n°322, juillet-août 2007, p. 93.

18 Yntema D. G., The Matt-Painted Pottery of Southern Italy : a general survey of the matt-painted pottery styles of Southern Italy during the Final Bronze Age and the Iron Age, Lecce, Congedo Ed., 1990.

19  Coldstream J. N., Greek Geometric Pottery: a Survey of Ten Local Styles and their Chronology, London, Methuen, 1968.

20  Yntema D. G, op. cit.

21 Ibid., p. 165-170.

22 Ibid., p. 169.

23 Castoldi M., Orlandini P. (dir.), Ricerche archeologiche all’Incoronata di Metaponto 1, op. cit., en particulier.

24  Denti M., « Nouvelles perspectives à l’Incoronata. Les phases œnôtres du viiie et une zone artisanale gréco-indigène du viie siècle avant J.-C. », MEFRA, 121/1, 2009, p. 350-357.

25  Tous les résultats dans Denti M., Lanos Ph., « Rouges, non rougies. Les briques de l’Incoronata et le problème de l’interprétation des dépôts de céramique », MEFRA, 119/2, 2007, p. 445-481.

26  Denti M., « Pratiche rituali all’Incoronata nel vii secolo A.C. I grandi depositi di ceramica orientalizzante », DiGiuseppe H., Serlorenzi M. (dir.), I riti del costruire nelle acque violate, Roma, Scienze e Lettere, 2010.

27  Denti M., « Un espace artisanal gréco-œnôtre du viie siècle avant J.-C. à l’Incoronata », Esposito A., Sanidas G. M. (dir.), « Quartiers » artisanaux en Grèce ancienne. Une perspective méditerranéenne, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 2012.

28  On retrouvera ces comparaisons, par exemple avec Megara Hyblea, notamment dans Denti, « Un espace artisanal gréco-œnôtre du viie siècle avant J.-C. à l’Incoronata », op. cit.

29  La céramique indigène monochrome, la céramique grecque locale et également celle d’importation, forment un ensemble chronologique cohérent (Denti M., « Incoronata, la septième campagne de fouille : confirmations et nouveautés », MEFRA, 122/1, 2010, p. 310-320, et Denti M., « Nouveaux témoignages du Kerameikos de l’Incoronata depuis la huitième campagne de fouilles », MEFRA, 123/1, 2011, p. 364-371).

30  Denti M, « Un espace artisanal gréco-œnôtre du viie siècle avant J.-C. à l’Incoronata », op. cit., et Denti M., « Nouveaux témoignages du Kerameikos de l’Incoronata depuis la huitième campagne de fouilles », op. cit.

31  Denti M., « Nouveaux témoignages du Kerameikos de l’Incoronata depuis la huitième campagne de fouilles », op. cit.

32  Ibid., pour les dernières nouveautés à propos de ces strates.

33  Denti M., « La notion de « destruction » entre oblitération, conservation et pratiques rituelles. Le cas des opérations réalisées à Incoronata au viie siècle av. J.-C. », Louvain, sous presse.

34  La céramique indigène décorée de l’Italie méridionale à l’âge du Fer est l’objet par l’auteur d’une thèse de doctorat commencée fin 2011 sous la direction du Pr. Mario Denti.

35  D’Anna A., Desbat A., Garcia D., Schmitt A., Verhaeghe F., La céramique. La poterie, du Néolithique aux Temps Modernes, Paris, Errance, 2012, Nouvelle édition revue et augmentée, p. 5-7.

36  La céramique indigène peinte du secteur 4 est publiée par l’auteur dans la revue archéologique Siris : Bellamy C., « La céramique indigène peinte du secteur 4 de l’Incoronata. Typologies, destinations, contextes », Siris, n°11, 2012, p. 45-65.

37  Notamment dans le sommaire de Castoldi M., Orlandini P. (dir.), Ricerche archeologiche all’Incoronata di Metaponto, Milano 3, Et, 1995, on trouve la céramique indigène de l’oikos dans le chapitre suivant : « Ceramica indigena dall’area del crollo ».

38  Notamment dans Castoldi M., Orlandini P. (dir.), Ricerche archeologiche all’Incoronata di Metaponto 6, Milano, Et, 2003.

39  Castoldi M., Orlandini P. (dir.), Ricerche archeologiche all’Incoronata di Metaponto 4, Milano ; 2000, n°40, p.103

40  Carter J. C., op. cit., p. 118.

41  Bron G., « Les amphores du dépôt du secteur 4 de l’Incoronata (Basilicate) : essai typo-chronologique et contextuel d’une classe céramique du viie siècle av. J.-C. », MEFRA, 123/2, 2011, p. 467-504.

42  Denti M., publication en cours.

43 D’Annaet al., op. cit., p. 137.

44  Schmitt A., dans D’Anna et al., op. cit., p. 55-91.

45  Vidale M., Ceramica e archeologia, Roma, Carocci, 2007, p. 80.

46  L’imprécision attendue est de l’ordre de 5 à 15% de l’âge de l’artefact étudié (Aitken M.J., Thermoluminescence dating, London, Academic Press, 1985), ce qui nous donnerait ici une imprécision minimum d’au moins un siècle.

47  C’est l’un des axes de la thèse de l’auteur, en collaboration avec les autres membres de l’équipe. Une série d’analyses sur un premier échantillonnage de céramiques de l’Incoronata a été réalisé et les résultats devraient être bientôt connus.

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Pour citer cet article

Clément Bellamy (2013). "La céramique indigène décorée de l’Italie méridionale à l’âge du Fer : matériau datant ou à dater ? Réflexions sur le cas de l’Incoronata près de Métaponte". Annales de Janua, n°1.

[En ligne] Publié en ligne le 15 avril 2013.

URL : http://annalesdejanua.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=160

Consulté le 23/10/2017.

A propos des auteurs

Clément Bellamy

Doctorant à l’université de Rennes 2. - Laboratoire : Laboratoire Archéologie et Histoire Merlat (LAHM, UMR 6566 CReAAH). - Directeurs de recherches : Mario Denti et Massimo Osanna. - Sujet de thèse : La céramique indigène décorée de l'Incoronata. Typologie, destination, diffusion et étude archéométrique d'une production céramique de l'Italie méridionale à l'âge du Fer. - Thématiques de recherche : Céramique indigène décorée de l'Italie méridionale à l'âge du Fer ; Archéologie méditerranéenne ; Protohistoire méditerranéenne ; Relations entre Grecs et Indigènes et historiographie du sujet ; Ateliers potiers ; Céramologie ; Méthodologie de l'étude céramologique ; Typologie, terminologie et technologie de la céramique. - Contact : clement.bellamy@hotmail.fr ; Université de Rennes 2, Laboratoire d’Archéologie et Histoire Merlat (LAHM, UMR 6566), CS24307, 35043 Rennes Cedex, France.

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