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Les épées médiévales : évolution morphologique et sacralisation d’une arme (xie-xve siècles)

frPublié en ligne le 04 avril 2019

Par Valentin Louineau

Résumé

En dépit des nombreuses études sur l’épée médiévale entreprises depuis l’époque moderne, notre connaissance à son sujet demeure partielle. L’étude de l’armement médiéval à travers ses objets archéologiques tend aujourd’hui à se développer, et leur observation livre de nombreuses et riches informations. Les épées témoignent non seulement d’une évolution rapide de ces instruments au Moyen Âge, en adéquation avec l’évolution de phénomènes externes, mais aussi d’une certaine sacralisation de la violence à travers leur ornementation.

Abstract

In spite of many studies concerning medieval swords done since the Renaissance, our knowledge about it is still incomplete. The direct study of medieval weapons, through the archaeological objects, is currently growing. The direct observation of these remains is informative. Swords testify not only to a fast evolution of these instruments during the Middle Ages, with the evolution of external phenomens, but also to a specific sacralization of violence through their ornamentation.

Introduction

1La violence guerrière durant les périodes anciennes peut être abordée à travers divers documents. Parmi eux se trouvent les armes qui nous sont parvenues, et qui suscitent aujourd’hui l’intérêt de la communauté scientifique. Principaux instruments de cette violence, elles en sont, pour qui sait les lire, d’importants témoins. Les épées médiévales ont toujours été considérées comme le symbole d’une élite chevaleresque, et celles qui sont conservées dans les musées et dans les collections privées ont souvent été perçues comme frustes, lourdes et massives, maniées par des surhommes lors de sanglants conflits. Même si ces poncifs sont profondément ancrés dans nos esprits contemporains, il apparaît que les épées ont toujours su se placer en outils efficaces, parfaitement adaptés au contexte et aux conditions de leur utilisation. Pour ce faire, leurs formes ont rapidement évolué du xie au xve siècle, au gré des progrès métallurgiques, du développement de nouveaux modes de combat et d’une évolution parallèle de l’armement défensif. Après avoir mis en avant cette évolution des épées médiévales durant notre période d’étude, nous nous demanderons jusqu’à quel point ces objets peuvent témoigner de la violence des conflits, puis nous verrons à travers leur décor la manière dont ces derniers se sont vus dotés d’une dimension sacrée.

L’évolution morphologique des épées au service de la violence

2L’absence récurrente de contexte archéologique auquel rattacher les épées médiévales, presque exclusivement découvertes en milieu aquatique, a nécessité pour leur étude la mise en place de typologies. À ce jour, la seule manière de dater ces objets consiste en l’observation de leurs particularités morphologiques et en leur comparaison avec des épées datées plus ou moins précisément par des éléments extérieurs, en particulier par des représentations peintes et sculptées. Initié par Ewart Oakeshott pour le Moyen Âge central et le Bas Moyen Âge, ce classement se base principalement sur l’évolution de la forme des lames, de leurs caractéristiques, de leur décor et de la dimension des soies, auxquelles s’ajoutent parfois les proportions et équilibres des armes1. Malgré la diversité des types proposés, témoins d’une évolution rapide des épées du xie au xve siècle, il est nécessaire de garder à l’esprit que cette typologie est plutôt un outil qu’une grille dans laquelle pourraient être rangés tous les objets étudiés.

Fig. 1 : Typologie des lames d’après Ewart Oakeshott. Dessin : Ewart Oakeshott © Ewart Oakeshott, The Sword in the Age of Chivalry, Woodbridge, Boydell Press, 1998, p. 24 (voir l’image au format original)

3L’évolution des lames, contrairement à celle des pommeaux et des gardes, ne semble pas être liée à une dimension esthétique mais bien à des considérations techniques. Ces éléments ont notamment répondu à une évolution parallèle de l’armement défensif.

4Du xie au milieu du xive siècle, les lames s’inscrivent dans un héritage des armes carolingiennes. Cette période est marquée par une persistance de l’utilisation des cottes de maille et d’écaille, laissant très vulnérable une partie des jambes et des bras des combattants. Ainsi, la morphologie des épées ne diffère que peu de celle de l’époque précédente. Leur silhouette large, la gorge qui les parcourt et leur pointe très peu acérée privilégient une utilisation des armes de taille, par des mouvements amples et tranchants. Les cottes de maille ne pouvant que difficilement être transpercées par ce genre d’armes, les attaques visent alors principalement le visage et les membres. Lorsque les coups de taille atteignent cet équipement défensif, ils peuvent cependant briser des membres et provoquer des lésions internes. De plus, il faut concevoir que tous les combattants de cette époque n’ont pas les moyens de s’équiper d’une cotte de maille.

Fig. 2 : Broderie de Bayeux, vers 1066-1082. Détail montrant une variété des équipements défensifs au xie siècle © http://www.bayeux-tapestry.org.uk/ (voir l’image au format original)

Fig. 3 : Épée n° 56.5476, xie-xiiie siècles. Musée Dobrée, Nantes © H. Neveu-Dérotrie / Musée Dobrée - Grand Patrimoine de Loire-Atlantique (voir l’image au format original)

5Entre le xiie et le xiiie siècle, l’armure est progressivement complétée : la cotte de maille emmaillote alors tout le corps du guerrier, ne laissant exposé que le visage. Ce haubert est porté sur un gambison et un bonnet, qui amortissent les chocs. Le Psautier dit de saint Louis et Blanche de Castille montre au fol. 19v qu’un casque peut compléter cet équipement défensif. Les combattants ayant de moins en moins de parties du corps exposées, il devient nécessaire de passer avec l’épée à travers la cotte de maille. Les gorges s’étrécissent alors, afin de rigidifier d’autant plus les lames, et les pointes s’acèrent, permettant au point d’impact de se resserrer. L’allongement de la soie de certaines épées témoigne de l’amélioration de l’équipement défensif, permettant aux combattants de manier une même arme aussi bien à une main, l’autre portant un bouclier, qu’à deux mains. Parfois qualifiées de « bâtardes », ces épées sont aujourd’hui appelées « à une main et demi », leur fusée pouvant accueillir les deux mains du guerrier, celle placée à l’arrière reposant en partie sur le pommeau.

Fig. 4 : Paris, Bibliothèque nationale de France, Manuscrit Arsenal 1186. Détail (fol. 19v) : Le Massacre des Innocents © Bibliothèque nationale de France (voir l’image au format original)

Fig. 5 : Épée n° 930.1.589, xiie siècle. Musée Dobrée, Nantes © H. Neveu-Dérotrie / Musée Dobrée - Grand Patrimoine de Loire-Atlantique (voir l’image au format original)

6Du xiiie au xive siècle, le haubert est progressivement enrichi de plaques de fer ou de cuir bouilli, aboutissant au milieu du xive siècle à l’armure de plates qui engonce totalement le corps du combattant. Même si une partie d’entre elles demeure adaptée aux coups de taille, certaines lames se rigidifient, s’étrécissent, s’effilent, et leur pointe s’acère et se renforce afin de porter des coups d’estoc entre les éléments de cet équipement. Cette nécessité s’affirme d’autant plus à partir du xve siècle, où la protection assurée par le harnois blanc et ses lames de fer articulées rend même quasiment obsolète le bouclier. Le guerrier ayant les deux mains libres, de véritables épées à deux mains se développent également.

Fig. 6 : Épée n° 930.1.592, xve siècle. Musée Dobrée, Nantes © H. Neveu-Dérotrie / Musée Dobrée - Grand Patrimoine de Loire-Atlantique (voir l’image au format original)

Fig. 7 : Épée n° 901.1.1, xve siècle. Musée Dobrée, Nantes © H. Neveu-Dérotrie / Musée Dobrée - Grand Patrimoine de Loire-Atlantique (voir l’image au format original)

7Parallèlement à cette coévolution de l’armement défensif et de l’épée, cette dernière suit également l’apparition de nouveaux modes de combat, notamment à partir du xve siècle. Si cela est valable pour l’essor des épées à une main et demie comme à deux mains, le développement du ricasso, partie non-aiguisée de la lame située devant la garde et permettant le positionnement de l’index du combattant sur le tranchant, en témoigne peut-être plus encore.

8Il est ainsi certain que les épées médiévales ont toujours été conçues pour être adaptées aux évolutions des modes de combat et de l’armement défensif. La question du constat matériel de cette adéquation, à travers les traces des combats portées par ces objets, peut donc se poser.

Vers une caractérisation de la violence à travers l’étude des objets ?

9Les épées de notre corpus ont malheureusement été pour la plupart fortement altérées depuis leur découverte. En effet, certaines d’entre elles ont été modifiées en profondeur par des collectionneurs privés tels qu’Octave et Raoul de Rochebrune. De plus, la majorité de ces épées a été recouverte d’un épais vernis noir, relevant d’une volonté d’esthétique et de conservation, mais soustrayant à notre regard certains détails morphologiques des objets. Ces corruptions ne permettent que rarement de détecter des entailles sur le fil des lames qui auraient pu témoigner de chocs advenus lors de conflits. Même lorsque de telles traces sont visibles sur ces objets, il est difficile de leur attribuer une cause précise.

10La violence des combats peut cependant se lire à travers des études ostéologiques, travaux qui tendent actuellement à se développer2. Mais ici encore, il est compliqué de rattacher des traces de blessures sur des ossements à une arme en particulier. Ainsi, les coups d’épée produisent des dommages très proches de ceux provoqués par les haches. L’étude de sources textuelles tend à montrer que la tête est préférentiellement visée lors des combats, ce que confirment les observations ostéologiques. Ces dernières précisent également que la majorité des blessures se situe sur la partie gauche des corps, ce qui s’explique par une plus forte proportion de droitiers. Les bustes ne sont que rarement porteurs de traces de blessures, non seulement parce qu’ils sont souvent mieux protégés que le reste du corps, puisqu’abritant de nombreux organes vitaux, mais aussi parce qu’ils présentent une structure osseuse peu dense. Ainsi, un coup d’épée porté dans le flanc d’un homme peut ne laisser aucune trace sur les os. Les avant-bras sont plus souvent sujets aux blessures puisque, maniant l’épée et le bouclier, ils sont les membres les plus exposés à l’adversaire. De plus, un combattant désarmé peut avoir le réflexe naturel de lever le bras pour tenter de parer un coup. Pourtant, ces blessures aux bras sont moins nombreuses que celles aux membres inférieurs. Selon Rabah Ali Bacha, ce type de lésion serait propre aux cavaliers, dont les jambes représentent la partie la plus exposée aux coups des fantassins.

Fig. 8 : Townton 25. Crâne découvert sur le site de la bataille de Townton, Angleterre, 1461 © Université de Bradford, Angleterre (https://www.bradford.ac.uk/life-sciences/arch-sci/research/biological-anthropology-research-centre/projects/towton-mass-grave-project/). La mort de l’individu a très certainement été provoquée par ce coup de taille, asséné diagonalement de bas en haut et de gauche à droite (voir l’image au format original)

11Il serait légitime d’imaginer que les sites terrestres les plus à même de livrer des épées médiévales soient les champs de bataille. Cependant, de telles investigations archéologiques sont rares, et lorsque de telles opportunités s’offrent, les vestiges mis au jour sont relativement peu loquaces. En effet, les lieux des conflits ont fait presque systématiquement l’objet de pillages immédiatement après les affrontements3. Les corps étaient dépouillés de leur équipement défensif, et les armes étaient récupérées pour être réutilisées, revendues ou recyclées. De manière plus symbolique, la récupération de l’armement peut également témoigner d’une certaine « reconnaissance de la valeur de l’ennemi vaincu »4. Néanmoins, si l’armement défensif peut dans certains cas être abandonné sur place pour des questions d’ordre pratique ou hygiénique, l’armement offensif est presque toujours ramassé par les pilleurs. Ces deux phénomènes se constatent notamment sur le site de la bataille de Visby, théâtre, en 1361, de la victoire écrasante du roi du Danemark sur une armée principalement composée de paysans sur l’île de Gotland5. Les jours ayant suivi l’affrontement furent marqués par une chaleur extrême, accélérant tant la décomposition des corps que les pillards renoncèrent à s’emparer des pièces d’armement défensif6. En revanche, rares sont les armes offensives qui ont été retrouvées, et parmi elles aucune épée.

Les inscriptions et les ornementations : une sacralisation de la violence au Moyen Âge

12Si les inscriptions et les ornementations portées par les épées médiévales permettent d’affiner une datation, peut-être se font-elles, de manière plus générale, le reflet d’une certaine sacralisation de la guerre. La décoration de ces armes s’est faite dès leur apparition à l’âge du Bronze, et est probablement liée au fait qu’elles aient été longtemps les seules armes qui en soient proprement une ; les lances, haches et autres dagues étant issues d’outils cynégétiques, agricoles ou domestiques plus ou moins adaptés pour la guerre. Bien évidemment, cela n’exclut pas que d’autres types d’armes aient pu accueillir des ornements, parfois précocement. Il faut toutefois garder à l’esprit que la majorité des épées médiévales ne présente aucun décor, et que cela était probablement réservé à une certaine élite.

13Durant une grande partie du Moyen Âge, la majorité des décors sont placés longitudinalement dans la gorge des épées. À l’époque mérovingienne, certaines épées voient leur âme centrale ornée d’un décor de chevron, obtenu par la technique du damas soudé. De l’époque carolingienne au xie siècle s’y développent davantage les inscriptions. Ainsi, un certain nombre d’entre elles portent-elles les célèbres noms d’Ulfbehrt, de Gicelin et d’Ingelrii. Le fait que ces derniers soient parfois suivis des mots me fecit laisse supposer que ces noms correspondent à ceux d’ateliers de production. Nous noterons également ici l’importance accordée à ces armes, qui semblent se revendiquer elles-mêmes comme forgées par tel artisan ou tel atelier. L’ornementation de ces épées du Haut Moyen Âge et du Moyen Âge central laisse penser que c’est le forgeron qui en a la charge, puisqu’il s’agit toujours d’une mise en forme sophistiquée du fer lui-même7. Même si cette organisation a très probablement perduré durant tout ou partie de notre période d’étude, il semblerait qu’au cours du Moyen Âge ait lieu un phénomène de spécialisation progressive des métallurgistes. Une partie d’entre eux se serait chargée de la réalisation de l’objet tandis qu’une autre se serait occupée de son montage et de son ornementation. À la fin du Moyen Âge et à l’aube de l’époque moderne, cela aboutit au métier spécifique de maître garnisseur d’épée, dont le travail peut être accompagné de celui d’orfèvres, de graveurs et même de peintres8.

14Durant le Moyen Âge central et le Bas Moyen Âge, les épées présentent parfois des ornements dont le sens peut nous échapper. Ainsi, l’épée n° 849.48.4 porte-t-elle des motifs géométriques dans la gorge de sa lame. Dans cette dernière sont aménagées des formes en creux, comblées avec des symboles correspondants en argent. À ce stade de notre étude, nous avons préféré ne pas nous avancer sur leur signification, mais peut-être ne s’agit-il que d’un traitement purement décoratif.

Fig. 9 : Épée n° 849.48.4, xiie siècle. Musée Dobrée, Nantes © H. Neveu-Dérotrie / Musée Dobrée - Grand Patrimoine de Loire-Atlantique (voir l’image au format original)

Fig. 10 : Épée n° 849.48.4, xiiie siècle. Musée Dobrée, Nantes. Détail du décor géométrique en argent dans la gorge © H. Neveu-Dérotrie / Musée Dobrée - Grand Patrimoine de Loire-Atlantique (voir l’image au format original)

15L’épée n° 930.1.590 présente des décors figurés plus facilement identifiables et simplement incisés, non remplis par de la matière. Sur chaque face de sa gorge est représenté un scorpion, et sur sa soie se trouve une croix pâtée, dont les quatre branches sont dotées d’une petite pointe centrale. Le positionnement de cette croix soulève de nombreuses questions, puisque la soie d’une épée n’est pas censée être visible. Cette partie est systématiquement recouverte d’une fusée en bois, en os ou en corne, autour de laquelle est enroulé du cuir, du tissu ou un fil métallique. Si ce dernier motif n’a pas été réalisé postérieurement à la découverte de l’épée, cela pose question quant à la portée symbolique de tels ornements. Il s’agit probablement ici d’une croix à valeur apotropaïque, située dans la main du combattant afin de le protéger lors des combats.

Fig. 11 : Épée n° 930.1.590, fin xive-début xve siècle. Musée Dobrée, Nantes © H. Neveu-Dérotrie / Musée Dobrée - Grand Patrimoine de Loire-Atlantique (voir l’image au format original)

Fig. 12 : Épée n° 930.1.590, fin xive-début xve siècle. Musée Dobrée, Nantes. Détail du scorpion incisé dans la gorge © H. Neveu-Dérotrie / Musée Dobrée - Grand Patrimoine de Loire-Atlantique (voir l’image au format original)

Fig. 13 : Épée n° 930.1.590, fin xive-début xve siècle. Musée Dobrée, Nantes. Détail de la croix pâtée réalisée sur la soie © H. Neveu-Dérotrie / Musée Dobrée - Grand Patrimoine de Loire-Atlantique (voir l’image au format original)

16Aux xiie et xiiie siècles se placent plutôt dans la gorge des épées des inscriptions en lien avec la religion chrétienne. Il s’agit souvent de fragments de prières ou de sigles de psaumes. Les premiers sont assez simples à lire, notamment les nombreux In Nomine Domini, rappelant que le recours à la violence est justifié lorsque le combattant se place en bras armé de Dieu. Les seconds sont bien plus difficiles à déchiffrer, et ne peuvent être souvent étudiés que comme une suite de lettres correspondant probablement aux initiales d’une invocation religieuse. C’est probablement le cas de l’épée n° 930.1.591 conservée au musée Dobrée de Nantes et réalisée entre le xiiie et le xive siècle. Pour le moment, nous ne sommes pas parvenus à déchiffrer l’inscription réalisée en damasquinure dans sa gorge, à cause de son mauvais état de conservation.

Fig. 14 : Épée n° 930.1.591, xiiie-xive siècles. Musée Dobrée, Nantes © H. Neveu-Dérotrie / Musée Dobrée - Grand Patrimoine de Loire-Atlantique (voir l’image au format original)

Fig. 15 : Épée n° 930.1.591, xiiie -xive siècles. Musée Dobrée, Nantes, détail de l’inscription damasquinée dans la gorge © H. Neveu-Dérotrie / Musée Dobrée - Grand Patrimoine de Loire-Atlantique (voir l’image au format original)

17Lorsqu’elles ne témoignent pas de leur fabricant, comme dans ces trois exemples, les inscriptions soulèvent de nombreux débats à propos de leur fonction. À ce jour, nous ne savons pas si elles étaient destinées au porteur de l’arme, agissant comme des formules protectrices, ou s’il s’agissait plutôt de déclarations faites par l’arme à son adversaire lorsqu’elle était dégainée. Cette dernière hypothèse peut notamment être illustrée par le dernier exemple évoqué. En effet, l’orientation des lettres semble indiquer qu’elles n’étaient pas destinées à être lisibles dans la main de son combattant s’il était droitier, et nombreuses sont les inscriptions orientées de telle manière. Si ces épées n’étaient pas toutes destinées à des combattants gauchers, il s’agirait peut-être d’injonctions faites à celui sur qui la lame s’abat.

Conclusion

18Ainsi les épées médiévales se font-elles les témoins directs de la violence au Moyen Âge. Nous avons pu constater que chaque forme incarnée par une épée est liée à des phénomènes culturels, des impératifs techniques de fabrication et des modes d’utilisation, sans qu’il soit possible de hiérarchiser tout cela d’une manière fine. L’épée offre ainsi une grande diversité de formes, adaptée à une grande diversité de fonctions. Parmi ces épées, des typologies ont pu être établies, fondées sur des critères communs. Les typologies sont cependant plus des outils de travail que de véritables cases dans lesquelles nous pouvons classer ces objets, et devront être alimentées, précisées et corrigées par de futures recherches. L’évolution chronologique soulignée par Ewart Oakeshott, adaptée à l’évolution de phénomènes externes, ne doit cependant pas éclipser la grande variété de formes d’épées qui se sont rencontrées sur les champs de bataille. Cette coexistence repose sur le fait qu’une épée n’est pas un objet « consommable », comme peuvent l’être les pointes de flèche ou les carreaux d’arbalète par exemple. Une épée pouvait être utilisée durant plusieurs générations, ce qui transparaît notamment à travers les testaments médiévaux, où elle est très souvent présente. Ainsi, même si la lame des épées a évolué rapidement au cours du Moyen Âge, une découverte en un même contexte pourrait tout à fait livrer des objets réalisés à plusieurs décennies d’écart.

19Nous avons ensuite mis en avant la discrétion des traces provoquées par les combats sur ces armes. S’il est impossible d’attribuer tels hauts faits à tel objet par une simple observation, une étude à la fois plus globale et plus précise pourrait peut-être permettre de caractériser les modes d’utilisation des épées sur les champs de bataille. Cela nécessiterait une étude d’objets authentiques, non-enduits de vernis, et l’application de méthodes d’analyses poussées, en particulier la tracéologie.

20Enfin, il nous est apparu que les épées médiévales ont fait l’objet d’une certaine sacralisation à travers leur ornementation. Si les représentations peintes et sculptées semblent montrer une présence relativement forte d’épées décorées sur les champs de bataille, l’étude des objets affirme pourtant l’inverse. La plupart d’entre eux apparaît aujourd’hui assez austère, mais cela est potentiellement imputable à leurs conditions d’enfouissement et aux traitements qui y ont été portés depuis leur découverte. Quoi qu’il en soit, l’épée est le reflet du rang et des convictions de son porteur, et la volonté de l’orner n’a fait que se renforcer au cours du Moyen Âge central jusqu'à la période moderne. Elle est un objet qui doit être analysé sous le prisme de disciplines variées, portant en lui de nombreuses clés d’interprétation au sujet de la guerre et de sa conception par les hommes au Moyen Âge.

Bibliographie

21Rabah Ali Bacha, Les blessures de guerre à la fin du Moyen Âge, thèse de doctorat, Université de Lille, 2010 [thèse non publiée].

22Éric Crubézy et Jean-Claude Hélas, « Le combattant à l’époque médiévale, vers une approche archéologique et paléopathologique », dans Le combattant au Moyen Âge, XVIIIe congrès de la Société des Historiens Médiévistes de l’Enseignement Supérieur Public, SHMES, Montpellier, 1991, pp. 297‑305.

23L’épée : usages, mythes et symboles : Musée de Cluny - Musée national du Moyen Âge, 28 avril - 26 septembre 2011, dir. M. Huynh, et al., Paris, Réunion des musées nationaux, 2011.

24Valentin Louineau, Les Épées médiévales découvertes et conservées dans le Grand Ouest de la France (xie-xve siècles), Mémoire de Master 1, Université de Poitiers, 2018, vol. 1 et vol. 2 [mémoire non publié].

25Ewart Oakeshott, Records of the Medieval Sword, Woodbridge, Boydell Press, 1991.

26Ewart Oakeshott, The Sword in the Age of Chivalry, Woodbridge, Boydell Press, 1998.

27Ewart Oakeshott, The Archaeology of Weapons: Arms and Armour from Prehistory to the Age of Chivalry, Woodbridge, Boydell Press, 1999.

28Les Armes dans les eaux, dir. Alain Testart, Errance, Paris, 2013.

29Bengt Thordeman, Armour from the Battle of Wisby, 1361, Union City, Chivalry Bookshelf, 2001.

Notes

1  Ewart Oakeshott, Records of the Medieval Sword, Woodbridge, Boydell Press, 1991 ; Ewart Oakeshott, The Sword in the Age of Chivalry, Woodbridge, Boydell Press, 1998 ; Ewart Oakeshott, The Archaeology of Weapons: Arms and Armour from Prehistory to the Age of Chivalry, Woodbridge, Boydell Press, 1999.

2  Voir notamment la thèse de Rabah Ali Bacha, Les blessures de guerre à la fin du Moyen Âge, thèse de doctorat, Université de Lille, 2010 [thèse non publiée].

3  Valentin Louineau, Les Épées médiévales découvertes et conservées dans le Grand Ouest de la France (xie-xve siècles), Mémoire de Master 1, Université de Poitiers, 2018, vol. 1 [mémoire non publié], p. 46.

4  L’épée : usages, mythes et symboles : Musée de Cluny - Musée national du Moyen Âge, 28 avril - 26 septembre 2011, dir. M. Huynh, et al., Paris, Réunion des musées nationaux, 2011, p. 64.

5  V. Louineau (op. cit. n. 3), p. 46.

6  Bengt Thordeman, Armour from the Battle of Wisby, 1361, Union City, Chivalry Bookshelf, 2001.

7 Ewart Oakeshott, The Archaeology of Weapons: Arms and Armour from Prehistory to the Age of Chivalry, Woodbridge, Boydell Press, 1999, p. 139.

8  Ibid., p. 139.

Pour citer cet article

Valentin Louineau (2019). "Les épées médiévales : évolution morphologique et sacralisation d’une arme (xie-xve siècles)". Annales de Janua - n°7 | Les Annales | Moyen Âge.

[En ligne] Publié en ligne le 04 avril 2019.

URL : http://annalesdejanua.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=1924

Consulté le 17/10/2019.

A propos des auteurs

Valentin Louineau

Statut : Étudiant en Master 2 - Laboratoire : Centre d’Études Supérieures de Civilisation Médiévale - Directeurs de recherche : Nicolas Prouteau et Nadine Dieudonné-Glad - Titre du mémoire (M1) : Les Épées médiévales découvertes et conservées dans le Grand Ouest de la France (xie-xve siècles) - Thématique de recherche : Production et utilisation des épées au Moyen Âge - Contact : valentin.louineau@etu.univ-poitiers.fr




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Dernière mise à jour : 12 avril 2019

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