Les chaussures dans les pratiques funéraires tardo-antiques : étude comparative en région Centre‑Val de Loire et en Île‑de‑France

Par Mathilde Lechevalier
Publication en ligne le 30 avril 2026

Résumé

This paper examines the role of nailed shoes in funerary practices of Late Antiquity. Based on a comparative analysis of two corpora from the Centre region and Île‑de‑France, it highlights the frequency and varied modes of shoe deposition in graves. Worn by the deceased or placed nearby, sometimes in multiple pairs, these shoes reveal ritual gestures integrated into burial practices. Their role goes beyond mere utility or clothing, encompassing a symbolic dimension linked to the accompaniment of the deceased and the construction of their funerary identity. Comparisons between the two regions show that these practices were widely shared, despite some local variations and methodological limitations.

Cet article examine la place des chaussures cloutées dans les pratiques funéraires de l’Antiquité tardive. À partir d’une analyse comparative de deux corpus, en région Centre et en Île‑de‑France, il met en évidence la fréquence et les modalités variées de dépôt de chaussures dans les sépultures. Portées par le défunt ou déposées à proximité, parfois en plusieurs exemplaires, ces chaussures révèlent des gestes rituels intégrés aux pratiques d’inhumation. Leur rôle dépasse la simple fonction utilitaire ou vestimentaire, s’inscrivant dans une dimension symbolique liée à l’accompagnement du défunt et à la construction de son identité funéraire. Les comparaisons entre les deux régions montrent que ces pratiques sont largement partagées, malgré quelques variations locales et des limites méthodologiques.

Mots-Clés

Texte intégral

1En archéologie, l’étude du mobilier funéraire constitue une clé essentielle dans la compréhension des gestes et représentations liés à la mort1. Parmi les objets du quotidien, les chaussures suscitent un intérêt croissant2. Souvent oubliées dans les corpus archéologiques en raison de leur conservation aléatoire, elles apparaissent pourtant de manière récurrente dans les ensembles funéraires de l’Antiquité tardive, notamment sous leur forme cloutée (Fig. 1). Les chaussures retrouvées en contexte funéraire constituent une ressource précieuse, car elles sont souvent préservées à l’endroit où elles ont été déposées lors des funérailles. Sans interférences majeures, ces objets demeurent à leur place dans les tombes.

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Fig. 1 : Exemple de chaussure en contexte funéraire, hôpital Avicenne‑Bobigny, sépulture 191.

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© Mathilde Lechevalier

2C’est à partir de ce constat qu’est construite cette étude, fondée sur l’analyse de deux corpus, l’un provenant de la région Centre, l’autre de l’Île‑de‑France. Cet article propose de présenter les résultats de travaux menés entre 2022 et 2024 dans le cadre de deux années de master, ainsi qu’une première relecture des gestes funéraires associés aux chaussures.

3L’objectif est de mieux comprendre les modalités du dépôt ou du port de chaussures dans les sépultures. Pour cela, nous proposons une approche comparative entre ces deux ensembles géographiques distincts, mais contemporains. La confrontation de ces données interroge quant à la fréquence et la forme de ces dépôts, aux similitudes des pratiques entre deux régions distinctes, et au rôle des chaussures dans l’habillement ou l’accompagnement du défunt. Cette approche permet de revenir à l’esprit même des pratiques funéraires gallo‑romaines, entre pragmatisme et dimension symbolique.

Approches matérielle et méthodologique

Composition de la chaussure

4Les chaussures remplissent plusieurs fonctions, allant de la protection du pied et son maintien lors des déplacements à l’affirmation de statuts sociaux3. La diversité des modèles connus (chaussures fermées, sandales ouvertes, formes montantes ou à lacets) traduit des usages variés liés à des contextes climatiques, à des pratiques quotidiennes ou à des activités spécifiques4. Cette variété formelle et fonctionnelle peut également refléter des statuts sociaux différenciés, les formes et les matériaux étant susceptibles de traduire des positions hiérarchiques ou professionnelles5.

5Les matériaux de fabrication, majoritairement périssables, posent toutefois un défi majeur à la conservation archéologique. Les chaussures ne parviennent que plus rarement encore intactes. Dans les contextes funéraires gallo‑romains, ce sont le plus souvent les clous métalliques fixés aux semelles qui sont conservés et mis au jour lors des fouilles6. Leur présence constitue ainsi un indice déterminant pour l’identification de chaussures.

6La chaussure se compose de deux parties principales (Fig. 2). La partie supérieure correspond à l’empeigne, qui recouvre le dessus du pied, tandis que la partie inférieure est constituée du semelage. Celui‑ci se compose de plusieurs couches de matières organiques. De l’extérieur vers l’intérieur, on distingue la semelle d’usure, en contact avec le sol et parfois renforcée par des clous7 ; les semelles intermédiaires, formées de plusieurs couches superposées, qui participent à la solidité et au confort de la chaussure ; enfin, la semelle de confort, placée à l’intérieur, est destinée à protéger le pied des éventuels clous traversants et à améliorer le confort du porteur8.

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Fig. 2 : Constitution d’une chaussure clouée, DAO.

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7La spécificité des chaussures gallo‑romaines étudiées ici réside dans la présence de clous métalliques, éléments constitutifs à la fois de leur fabrication et de leur usage9. Ces clous assurent le maintien des différentes couches du semelage, mais jouent également un rôle fonctionnel en améliorant l’adhérence sur des terrains variés, notamment lors de déplacements prolongés10. En contexte funéraire, leur disposition permet de restituer le contour approximatif de la semelle et peut favoriser la minéralisation de matières organiques, offrant ainsi des informations sur la composition des chaussures (cuir, textile, bois, liège)11. Dans certains cas, les clous participent également à l’esthétique, lorsqu’ils dessinent un ou des motifs sous la semelle12 (Fig. 3). Si ces éléments de la chaussure permettent d’envisager une approche typologique, celle-ci ne sera pas développée dans le cadre de cet article, qui privilégie l’analyse des gestes funéraires.

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Fig. 3 : Prélèvement de clous de chaussures dans leur position initiale, sépulture F8‑28 (Saint‑Martin‑des‑Champs).

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© Mathilde Lechevalier

8Dans cette étude, les clous constituent le principal indice archéologique attestant la présence de chaussures. Leur absence ne saurait toutefois induire l’absence de chaussures13, certains modèles non cloués pourraient n’avoir laissé aucune trace matérielle. Le corpus présenté porte donc exclusivement sur les chaussures avec clous.

Démarche et outils de recherche

9Cette étude s’appuie sur un corpus de chaussures clouées provenant de contextes funéraires dans deux zones géographiques : le Centre et l’Île‑de‑France. La méthode employée, développée lors des deux années de master, combine l’exploitation des rapports de fouille et la consultation du mobilier (uniquement dans le cas de Bourges). Les informations recueillies sont récoltées dans une base de données créée sur FileMaker pour cette étude.

10À Bourges, l’accès direct au mobilier a permis d’examiner plusieurs restes de chaussures de manière détaillée, notamment grâce à la conservation minéralisée de fragments de cuir et de textile. Dix prélèvements ont fait l’objet d’analyses micro‑morphologiques, révélant la présence de trames de textiles, de cuir et de bois, constituant de fait un accès inédit aux matériaux composant les chaussures (Fig. 4). Pour l’Île-de-France, en revanche, l’étude repose entièrement sur la documentation publiée, sans examen direct du mobilier. Une seule paire de chaussures fait exception, puisque l’observation a été faite directement lors de la fouille. Ayant réalisé cette étude en un an, il n’a pas été possible d’obtenir un accès approfondi au mobilier ; toutefois, des recherches en cours devraient permettre d’enrichir ces données, et d’espérer une diminution du nombre de cas indéterminés.

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Fig. 4 : Lazenay, Bourges, restes de tissus minéralisés, sépulture F5‑40.

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© Mathilde Lechevalier

11L’interprétation de ces corpus se heurte à plusieurs limites méthodologiques qu’il faut prendre en compte. À Bourges, l’hétérogénéité des méthodes d’enregistrement, notamment dans les fouilles anciennes de Saint‑Martin‑des‑Champs et de Lazenay, a entraîné des pertes documentaires importantes. Le prélèvement des clous dans des sachets, sans décrire l’objet en amont, ou la rédaction incomplète des fiches d’enregistrement du terrain, altèrent l’analyse et génèrent une part notable d’« indéterminés ». Si la présence d’une chaussure dans la tombe est attestée, sa localisation précise ainsi que l’identification du pied concerné ne peuvent être déterminées. Les photos ne permettent pas toujours de combler ces lacunes, et le mobilier est systématiquement regroupé dans un seul sachet, effaçant ainsi les possibles distinctions. En Île‑de‑France, les rapports d’opération ne décrivent pas minutieusement les chaussures, sans que ce soit l’apanage des fouilles anciennes. Les données sont souvent lacunaires, imprécises et dépourvu d’illustrations. Dans les deux corpus, ces constats soulignent l’importance d’une harmonisation des pratiques d’enregistrement et, surtout, d’une attention plus rigoureuse portée à ce type de mobilier, qui est encore parfois sous‑estimé sur le terrain.

Présentation du corpus

Les chaussures dans les sépultures du secteur de Bourges

12Le corpus de Bourges se compose de trois ensembles funéraires situés dans le Cher (Fig. 5) : Saint-Martin-des-Champs, Grand-Mazières et Lazenay. Datés entre le ive et le viie siècle, ils livrent un total de 576 sépultures, dont 90 contiennent des chaussures14.

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Fig. 5 : Carte des gisements de chaussures dans le secteur de Bourges.

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© Raphaël Durand

13Ces sites témoignent d’une continuité de l’occupation régionale durant l’Antiquité tardive et illustrent des gestes funéraires spécifiques. À Saint‑Martin‑des‑Champs, au sud-est de Bourges, occupé de la seconde moitié du ivᵉ siècle jusqu’au viiᵉ siècle, 240 sépultures ont été fouillées ; cinq contenaient des chaussures, dont une avec deux paires15. À Grand-Mazières, site plus modeste daté du ivᵉ siècle, quatre des dix sépultures mises au jour ont livré des chaussures, avec également un cas de dépôt double16. Enfin, le site rural de Lazenay, situé à 3 km au sud de Bourges et occupé entre le iiiᵉ et le vᵉ siècle, a livré 326 sépultures, dont 81 avec chaussures, parmi lesquelles trois tombes présentaient deux paires17.

14Lors de la fouille, les clous de ces trois sites ont été prélevés et conservés dans des sachets en plastique, chaque sachet correspondant à une paire ou une chaussure. Puisque les clous n’ont pas été rouverts ni nettoyés après le creusement, certains sacs contenaient encore des dépôts. Une seule paire a été prélevée en bloc. Mais celui‑ci ne s’est absolument pas maintenu, et ayant été consolidé au Paraloïd B72, l’étude de ce bloc a nécessité une dissolution à l’acétone pour accéder aux clous, ce qui a altéré les potentiels restes de résidus organiques. Il n’était pas possible ni utile, de passer ce « bloc » dans un scanner avant intervention, puisqu’il ne s’agissait en réalité que de quelques agglomérats de sédiments contenant un ou deux clous prélevés sur le terrain. La chaussure était donc déjà fragmentée, aucune empreinte n’aurait pu être visible.

15Dans quelques cas, les clous ont été positionnés sur du polystyrène, permettant de restituer leur agencement sous la semelle. Cette disposition révèle des motifs formés par le positionnement des clous sous la semelle : six paires présentent des décors identifiables, dont une ornementée d’un svastika (à Saint‑Martin‑des‑Champs, cf. Fig. 3) et cinq autres de motifs plus simples, comme des flèches, toutes issues de Lazenay (Fig. 6).

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Fig. 6 : Prélèvement de clous de chaussures dans leur position initiale, sépulture F5‑85 (Lazenay).

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© Mathilde Lechevalier

Les chaussures dans les sépultures d’Île‑de‑France

16Ce corpus se répartit à travers huit départements franciliens, à savoir Paris, la Seine‑et‑Marne, les Yvelines, l’Essonne, les Hauts‑de‑Seine, la Seine‑Saint‑Denis, le Val‑de‑Marne et le Val‑d’Oise (Fig. 7). Le corpus francilien regroupe 396 sépultures contenant des chaussures réparties sur 34 sites datés entre le ier et le viiie siècle de notre ère18 (Fig. 8). Avec des sépultures contenant plusieurs paires de chaussures, le nombre total de paires s’élève à 413.

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Fig. 7 : Carte des gisements de chaussures en Île‑de‑France.

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© Mathilde Lechevalier

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Fig. 8 : Tableau des sites contenant des chaussures en Île‑de‑France.

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© Mathilde Lechevalier

17Cette étude s’appuie exclusivement sur la documentation secondaire (rapports de diagnostic, rapports de fouille, Carte archéologique de la Gaule, etc.). Les campagnes de fouilles sont réparties entre 1870 et 2023, rendant inégal l’enregistrement des données d’un site à l’autre. En raison d’un manque d’informations, certains sites ont pu être notifiés dans cette liste uniquement par les descriptions faites dans les volumes archéologique de la Carte Archéologique de la Gaule. Ainsi, trois sites (un à Paris, un à Meaux et un à Dourdan) ont été enregistrés sur la carte, mais n’ont pas pu être développés par la suite dans la base de données. De 396 sépultures, on passe donc à 378 enregistrées dans la base de données. Au moment de la réalisation, trois sites venaient d’être mis au jour, les rapports n’avaient pas encore été rendus : un à Meaux‑Cornillon, un à Bobigny et un à Fontenay‑en‑Parisis. Tous les autres sites ont pu être enregistrés par les rapports d’opérations (Fig. 8).

Analyse des gestes funéraires liés aux chaussures

Répartition et emplacements des chaussures dans les tombes

18Dans les contextes funéraires gallo‑romains, les chaussures apparaissent aussi bien portées par le défunt que déposées dans la sépulture. Leur localisation n’est toutefois pas systématiquement associée aux pieds : elles peuvent être retrouvées au niveau des membres inférieurs, du bassin, des membres supérieurs, de la tête, ou encore en dehors du contenant funéraire.

19Avant de distinguer les cas avérés de chaussures portées, il convient de considérer la proportion importante d’occurrences indéterminées, liées soit à un enregistrement insuffisant (seule mention de la présence de chaussures), soit à l’impossibilité de se prononcer entre chaussure portée ou déposée lorsque celles‑ci se trouvent à proximité des pieds. À Bourges, 44 paires sur 94 (46 %) relèvent de cette part de cas indéterminés. En région parisienne, ce sont 231 paires de chaussures sur 474 (48 %), dont 96 ont été localisées près des pieds, mais sans autres précisions. Cette absence d’informations nuance la lecture quantitative des gestes funéraires.

20Les cas attestés de chaussures portées demeurent minoritaires. Dans les environs de Bourges, huit paires ont été identifiées comme portées : sept à Lazenay, une à Grand‑Mazières, aucune à Saint‑Martin‑des‑Champs. Les chaussures portées représentent 8 % du corpus. En Île‑de‑France, 61 paires portées ont été recensées, réparties sur huit des 34 sites étudiés, ce qui représente 12 % du total. Ces chiffres doivent néanmoins être interprétés avec prudence : compte tenu de la proportion élevée de cas indéterminés, il reste difficile d’évaluer avec certitude la véritable fréquence des chaussures portées au moment de l’inhumation.

21À l’inverse, une part significative des chaussures correspond à des dépôts clairement distincts d’un port par le défunt. Cette constatation repose soit sur leur position dans la tombe, sans lien direct avec les pieds, soit sur la discordance observée entre la position des chaussures et celle des os des pieds (placement entre les pieds, latéralisation ou décomposition inverse). À Bourges, 42 paires sur 94 (46 %) relèvent de dépôts avérés. Leur répartition témoigne d’une préférence pour le placement au niveau des pieds (27 %) (Fig. 9), mais d’autres localisations apparaissent régulièrement : 7 % au niveau des tibias, 3 % au niveau des fémurs, 1 % au niveau du bassin, 2 % à proximité des membres supérieurs et 2 % au niveau des scapulas ou près de la tête. Cinq de ces dépôts (4 %) se situent en dehors du contenant, comme l’indique leur position par rapport aux clous de cercueil encore en place permettant d’exclure leur positionnement dans la sépulture (Fig. 10). En Île‑de‑France, 181 paires sur 474 (38 %) correspondent à des dépôts assurés. Elles se répartissent aussi autour des différentes parties anatomiques déjà mentionnées : 13 % au niveau des pieds, 13 % au niveau des membres inférieurs, 2 % au niveau du bassin, 1 % au niveau des membres supérieurs et 1 % au niveau du crâne. Aucun cas de dépôt en dehors du contenant n’a été confirmé dans ce corpus.

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Fig. 9 : Exemple de chaussures déposées à côté des pieds, F31‑10 Grand‑Mazières (Bourges).

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© Raphaël Durand et Philippe Maçon, « Espaces funéraires bituriges et domaines de l’Antiquité tardive : l’exemple inédit du site de “Grand‑Mazières” (Bourges, Cher) », Supplément à la Revue archéologique du centre de la France, 44, 1, 2013, p. 161‑191.

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Fig. 10 : Exemple de sépultures, F8‑28 Saint‑Martin‑des‑Champs (en haut à gauche)

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© Raphaël Durand et Philippe Charlier, « État pathologique et statut social. Concordance des données archéologiques et ostéologiques d’une inhumation en cercueil de plomb de la nécropole antique de Saint‑Martin‑des‑Champs à Bourges (Cher) », in Actes de la 10e Rencontre du Gaaf (Groupe d’anthropologie et d’archéologie funéraire), 23‑25 mai 2018, Rencontre autour du corps malade. Prise en charge 143 et traitement funéraire des individus souffrants à travers les siècles, dir. Sacha Kacki, Hélène Reveillas et Christopher J. Knüsel, Bordeaux, Reugny, 2021, p. 143‑146.

22Ainsi, dans les deux régions étudiées, le nombre de chaussures déposées est suffisamment conséquent pour témoigner de gestes funéraires récurrents et structurés (Fig. 11). La chaussure ne se limite pas à son rôle vestimentaire : elle figure parmi les objets choisis pour accompagner le défunt dans la tombe19. Cette dimension est d’autant plus visible dans les sépultures où plusieurs paires sont présentes, parfois avec une chaussure portée et une autre déposée, révélant la complexité et la diversité de ces pratiques.

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Fig. 11 : Répartition des chaussures dans les sépultures, à Bourges (à gauche) et en Île‑de‑France (à droite).

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© Mathilde Lechevalier

Des dépôts multiples de chaussures au sein d’une même sépulture

23Les dépôts multiples de chaussures apparaissent dans les deux corpus étudiés. Cette pluralité se manifeste selon deux configurations distinctes. Soit l’ensemble des chaussures présentes dans la sépulture fait partie du dépôt, soit une paire est portée par le défunt, tandis qu’une ou plusieurs autres sont déposées dans la tombe. À Bourges, cinq tombes sur 90 contiennent plusieurs paires, avec une répartition égale entre les trois sites. En Île‑de‑France, cinq des 34 sites étudiés sont concernés, soit 16 sépultures sur les 396 du corpus. Trois d’entre elles ont livré au moins trois paires de chaussures, certaines sépultures en ayant même livré un nombre impair.

24Dans le premier cas, on observe l’association d’une paire, ou d’une seule chaussure, portée, et d’une ou plusieurs autres chaussures déposées dans la même tombe. Cette configuration n’a été observée qu’une seule fois à Bourges, sur le site de Lazenay. En Île‑de‑France, cette association est observée sur trois sites, dans huit sépultures, où une paire portée par le défunt est accompagnée d’une autre paire déposée dans la sépulture (Fig. 12). L’association, auprès d’un même défunt, d’une chaussure portée et de chaussures déposées confère à ces objets une valeur symbolique plurielle. Ils participent à la présentation du corps, tout en constituant un élément du mobilier funéraire, peut-être un viatique.

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Fig. 12 : Chantambre, Buno-Bonnevaux (91), Chaussures portées, chaussures en dépôts.

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© Laurent Girard, cimetière de Chantambre à Buno-Bonnevaux (Essonne), rapport final d’opération archéologique, Buno‑Bonnevaux 1987

25Le second cas concerne les sépultures où l’ensemble des chaussures retrouvées relève du dépôt, dans les situations où plus d’une paire est présente. Cette configuration a été observée dans deux tombes à Lazenay, une à Saint‑Martin‑des‑Champs et une à Grand‑Mazières. En Île‑de‑France, elle concerne onze sépultures. Dans ces contextes, les chaussures déposées sont généralement regroupées au même emplacement au sein de la tombe, suggérant un geste intentionnel et structuré (Fig. 13). Compte tenu des observations antérieures sur les modalités de dépôt, ces ajouts multiples peuvent être interprétés comme des dépôts viatiques20. Les chaussures rempliraient ainsi une double fonction : participer à la mise en scène du défunt lors des funérailles tout en l’équipant pour son passage vers l’au‑delà.

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Fig. 13 : Epiais‑Rhus (91), cinq chaussures retrouvées déposées au niveau du bassin.

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© J. M. Lardy, DAO Anaïs Lebrun, « Les dépôts de sandales dans les inhumations de Gaule romaine : l’exemple du site d’Épiais‑Rhus (Val‑d’Oise) », Revue archéologique du Vexin français et du Val‑d’Oise, 42, 2010, p. 19‑26.

Profil anthropologique des individus chaussés

26En parallèle de l’analyse des gestes funéraires, l’étude des identités anthropologiques des individus disposant de chaussures permet de déterminer s’il existe un lien entre dépôt et profil biologique des défunts. Les données disponibles signalent qu’il n’existe aucune discrimination : hommes et femmes, quel que soit leur âge, bénéficient de ces dépôts.

27Concernant la diagnose sexuelle, seuls les individus pour lesquels une détermination fiable du sexe a pu être établie à partir de l’analyse morphologique du bassin ont été pris en compte21. À Bourges, sur 90 individus inhumés avec des chaussures, 14 ont fait l’objet d’une diagnose sexuelle fiable, soit 15 % de la population adulte : sept hommes, trois femmes et quatre indéterminables. Le faible nombre d’individus sexés limite les conclusions statistiques, mais une proportion légèrement plus élevée d’hommes est observée. En Île‑de‑France, sur 396 individus, 68 ont pu bénéficier d’une diagnose sexuelle, soit 18 % de la population adulte : 43 hommes et 25 femmes. Dans les deux corpus, elle a permis de distinguer une légère majorité d’hommes, mais la taille limitée des échantillons ne permet pas de tirer de conclusion générale et transposable. Ces résultats restent donc principalement descriptifs et constituent un premier état des lieux en vue de futures analyses lorsque le corpus aura été agrandi.

28L’analyse par classe d’âge montre que les chaussures sont présentes aussi bien dans des sépultures d’adultes que dans celles d’individus biologiquement immatures (0‑19 ans). À Bourges, treize sépultures sur 90 (14 %) concernent des individus immatures, dont six jeunes enfants, âgés d’un à neuf ans, dans la nécropole de Lazenay. En Île-de-France, 19 sépultures (4,8 %) concernent des individus immatures. Contrairement au corpus de Bourges, ce groupe est composé de huit individus âgés de quinze à dix-neuf ans, une tranche d’âge souvent considérée comme une phase de transition vers le statut adulte dans la société romaine22. Dans ces cas, les modalités de dépôt des chaussures apparaissent comparables à celles observées chez les adultes. Quelques cas plus isolés de jeunes enfants sont également attestés (deux individus de 0‑1 an, quatre de 1‑4 ans, un de 5‑9 ans et quatre de 10‑14 ans).

29Ainsi, les données anthropologiques disponibles suggèrent que le recours aux chaussures en contexte funéraire relève de pratiques largement partagées, indépendamment du sexe et, dans une certaine mesure, de l’âge des individus. Ces éléments confirment que les gestes liés aux chaussures s’inscrivent dans une logique funéraire transversale, dédiés à des individus aux profils variés au sein des communautés étudiées.

La chaussure comme vecteur symbolique dans les pratiques funéraire

30L’ensemble de ces observations révèle que les chaussures, qu’elles soient portées ou déposées, dépassent largement le simple statut d’éléments vestimentaires. Leur présence fréquente, dans des positions parfois très éloignées des pieds, suggère qu’elles participent pleinement à la mise en scène funéraire et à la construction symbolique du dernier parcours du défunt. Le fait que les chaussures soient choisies pour accompagner des individus de tout sexe et de tout âge, y compris les plus jeunes, montre qu’elles constituent un marqueur social, intégré à une pratique collective plutôt qu’à un rite réservé à un groupe spécifique. Leur dépôt, parfois en plusieurs exemplaires, parfois en dehors du contenant, traduit un geste qui n’est pas dicté par la seule imitation de la tenue quotidienne, mais par la volonté d’assurer au défunt une forme de continuité entre le monde des vivants et celui des morts. Qu’elles matérialisent la protection du corps, symbolisent le voyage post mortem ou servent d’offrande marquant l’identité du défunt.

Conclusion

31L’examen croisé des données issues des deux corpus met en évidence la fréquence et la diversité des occurrences de chaussures en contexte funéraire, révélant des gestes qui ne relèvent pas de gestes anecdotiques. Au‑delà des variations locales ou des spécificités propres à chaque site, l’ensemble des données souligne une certaine constance dans la manière dont ces objets interviennent dans la construction du dépôt funéraire. Qu’elles soient portées ou placées dans la tombe selon des modalités variées, leur emplacement témoigne de l’attention accordée à cet élément du mobilier et de son rôle dans la préparation du défunt.

32Ce travail soulève des questions plus larges concernant l’importance des chaussures dans les rites funéraires de l’Antiquité tardive, plus largement du Haut‑Empire à la période mérovingienne. C’est dans ce continuum que s’inscrit notre recherche doctorale, en cours, dont l’objectif est de développer l’approche typologique des chaussures en contexte funéraire, d’interroger le lien entre le défunt et la ou les chaussures qui l’accompagnent, et d’approfondir cette analyse à une échelle spatio‑temporelle élargie.

33Les données présentées ici constituent une base de travail appelée à être enrichie et confrontée à un corpus plus étendu. En effet, les occurrences de chaussures en contexte funéraire sont fréquentes et concernent de nombreux sites. À titre d’exemples, les régions Grand‑Est (Saint‑André‑les‑Vergers, Châlons‑en‑Champagne, Reims), Normandie (Évreux, Portbail, Évrecy), Nord‑Pas‑de‑Calais (Épinoy, Avesnes‑lès‑Bapaume), Nouvelle‑Aquitaine (Bordeaux, Poitiers, Levroux), Centre‑Val de Loire (Suèvres) ou encore Auvergne‑Rhône‑Alpes (Martres‑de‑Veyre) accueillent de nombreux gisements ayant livré de tels vestiges. Ces ensembles seront mis à contribution afin d’affiner l’interprétation des gestes funéraires liés aux chaussures à l’échelle des territoires étudiés.

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Mathilde Lechevalier, Des chaussures pour les morts durant lAntiquité Tardive : Étude de cas dans le secteur de Bourges (Cher), mémoire de master 1, Paris I Panthéon‑Sorbonne, 2023, vol. 1 [mémoire non publié].

Mathilde Lechevalier, Un pied dans la tombe : Les chaussures en contexte funéraire du ier au viiie siècle après J.‑C. en Île‑de‑France, mémoire de master 2, Paris I Panthéon‑Sorbonne, 2024, vol. 1 [mémoire non publié].

Rencontre autour des sépultures habillées, actes des journées d’étude organisées par le Groupement d’Anthropologie et d’Archéologie funéraire et le Service Régional de l’Archéologie de Provence-Alpes-Côte d’Azur (Carry‑le‑Rouet, 13‑14 novembre 2008), dir. Bruno Bizot et Michel Signoli, Gap, Éditions des Hautes‑Alpes, 2009.

Olivier Ruffier et Jacques Troadec, Sauvetage programmé : résidence Saint‑Martin‑des‑Champs, Bourges, rapport d’opération archéologique 1984, ville de Bourges, Service d’archéologie municipal, SRA Centre-Val de Loire, 1985.

Judith Lynn Sebesta et Larissa Bonfante, The world of Roman costume, Madison, University of Wisconsin Press, 1994.

Service d’archéologie municipal, Bourges (ZAC du hameau de Lazenay) : le cimetière rural antique de Lazenay, rapport d’opération archéologique, Ville de Bourges, Service d’archéologie municipal, SRA Centre‑Val de Loire, 1995.

André Van Doorsealer, Les nécropoles d’époque romaine en Gaule Septentrionale, Brugge, De Tempel, 1967.

Marquita Volken, « Les clous de chaussures du site de Pfyngut : Les bases d’une typo‑chronologie », Archeologia Vallesiana, 4, 2011, p. 315-387.

Marquita Volken, Archaeological Footwear : Development of Shoe Patterns and Styles from Prehistory Till the 1600’s, Londres, Archetype Publications, 2023.

Notes

1  Frédérique Blaizot, et al., « Traitements, modalités de dépôt et rôle des objets en contexte funéraire », dans Pratiques funéraires et sociétés, dir. Luc Baray, Patrice Brun et Alain Testart, Dijon, Éditions universitaires de Dijon (Art, archéologie & patrimoine), 2007, p. 207‑228.

2  Rencontre autour des sépultures habillées, actes des journées d’étude organisées par le Groupement d’Anthropologie et d’Archéologie funéraire et le Service Régional de l’Archéologie de Provence-Alpes-Côte d’Azur (Carry‑le‑Rouet, 13‑14 novembre 2008), dir. Bruno Bizot et Michel Signoli, Éditions des Hautes‑Alpes, Gap, 2009.

3  Olaf Goubitz, Carol Van Driel‑Murray et Willy Groeman van Waateringe, Stepping through time: archaeological footwear from prehistoric times until 1800, Zwolle, Stichting Promotie Archeologie, 2001, p. 337‑376.

4  Martine Leguilloux, Le cuir et la pelleterie à l’époque romaine, Paris, Errance, 2004, p. 109‑137 ; Marquita Volken, « Les clous de chaussures du site de Pfyngut : Les bases d’une typo‑chronologie », Archeologia Vallesiana, 4, 2011, p. 316.

5  M. Leguilloux (art. cit n. 4), p. 94-100.

6  M. Volken (art. cit. n. 4), p. 315‑387.

7  Martine Leguilloux, « Les Carbatinae de la mosaïque d’Ikarios (Vinon‑Sur‑Verdon, Var). Utilisation et caractérisation d’un modèle de chaussure », Revue du CAV, 2012, p. 107‑116.

8  Cyrille Le Forestier, « Les chaussures gallo-romaines en Île-de-France, approche archéo‑anthropologique », RAIF, 6, 2013, p. 161‑184.

9  Martine Leguilloux, Le cuir et la pelleterie (op. cit. n. 4), p. 127.

10  Marquita Volken, Archaeological Footwear: Development of Shoe Patterns and Styles from Prehistory Till the 1600’s, Londres, Archetype Publications, 2023, p. 315‑387.

11  Mathilde Lechevalier, Des chaussures pour les morts durant lAntiquité Tardive : Étude de cas dans le secteur de Bourges (Cher), mémoire de master 1, Paris I Panthéon‑Sorbonne, 2023, vol. 1 Gap, p. 60‑61 [mémoire non publié].

12  Judith Lynn Sebesta et Larissa Bonfante, The world of Roman costume, Madison, University of Wisconsin Press, 1994, p. 101‑129.

13  Anaïs Lebrun, « Les dépôts de sandales dans les inhumations de Gaule romaine : l’exemple du site d’Épiais‑Rhus (Val d’Oise) », Revue archéologique du Vexin français et du Val dOise, 42, 2010, p. 19‑26.

14  Mathilde Lechevalier, Des chaussures pour les morts durant lAntiquité Tardive (op. cit., n. 11).

15  Olivier Ruffier et Jacques Troadec, Sauvetage programmé : résidence Saint‑Martin‑des‑Champs, Bourges, rapport d’opération archéologique 1984, ville de Bourges, Service d’archéologie municipal, SRA Centre-Val de Loire, 1985.

16  Raphaël Durand, et al., Bourges : Le Grand-Mazières, rapport d’opération de fouille préventive, Communauté d’agglomération Bourges Plus, Service d’archéologie préventive, SRA Centre‑Val de Loire, 2010.

17  Service d’archéologie municipal, Bourges (ZAC du hameau de Lazenay) : le cimetière rural antique de Lazenay, rapport d’opération archéologique, Ville de Bourges, Service d’archéologie municipal, SRA Centre‑Val de Loire, 1995.

18  Mathilde Lechevalier, Un pied dans la tombe : Les chaussures en contexte funéraire du ier au viiie siècle après J.‑C. en Île‑de‑France, mémoire de master 2, Paris I Panthéon‑Sorbonne, 2024, vol. 1 [mémoire non publié].

19  André Van Doorsealer, Les nécropoles d’époque romaine en Gaule Septentrionale, Brugge, De Tempel, 1967, p. 137.

20  Henri Duday, « Le mobilier funéraire et sa place dans la tombe », dans Id., L’archéologie de la mort, Oxford, Oxbow books, 2009.

21  Jaroslav Brůžek, et al., « Validation and reliability of the sex estimation of the human os coxae using freely available DSP2 software for bioarchaeology and forensic anthropology », American Journal of Biological Anthropology, 164, 2, 2017, p. 440‑449.

22  Gérard Coulon, Lenfant en Gaule romaine, Paris, Errance, 2004.

Pour citer ce document

Par Mathilde Lechevalier, «Les chaussures dans les pratiques funéraires tardo-antiques : étude comparative en région Centre‑Val de Loire et en Île‑de‑France», Annales de Janua [En ligne], n° 12, Les Annales, mis à jour le : 30/04/2026, URL : https://annalesdejanua.edel.univ-poitiers.fr:443/annalesdejanua/index.php?id=3843.

Quelques mots à propos de :  Mathilde Lechevalier

Statut : Doctorante - Laboratoire : ArScAn ‑ UMR 7041‑ équipe GAMMA - Directrices de recherche : Laure Laüt, Émilie Portat -Titre de la thèse : Les chaussures en contextes funéraires d’inhumations, de la Gaule centrale au Rhin (iièmeviiième s. apr. J.‑C.) - Thèmes de recherche : Les chaussures dans un contexte funéraire. Approche typologique, étude de la taphonomie et de la biométrie, analyse des gestes funéraires. - Contact : lechevaliermathilde@orange.fr

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