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Édito
Par Thomas Guglielmo, Guillaume Avocat et Camille Conte
Publication en ligne le 30 avril 2026
Texte intégral
1Les dix‑huitièmes Journées Jeunes Chercheurs organisées par l’association Janua ont réuni, les jeudi 17 et vendredi 18 avril 2025, des jeunes chercheurs et chercheuses en sciences humaines pour présenter une communication autour des Vêtements, parures et accessoires de l’Antiquité à nos jours. Résolument pluridisciplinaire et tournée vers les aspects méthodologiques des recherches présentées, ces journées ont favorisé le dialogue et la réflexion. Le thème retenu, fécond et aux horizons volontairement larges, a réuni ensemble diverses disciplines tout en mobilisant une ample chronologie, allant de l’Antiquité au xxe siècle, après une conférence inaugurale sur la Préhistoire.
2Ces Journées Jeunes Chercheurs ont également été l’occasion, pour les intervenants et les intervenantes, d’évoquer les obstacles rencontrés au cours de leurs recherches et de partager leurs réflexions méthodologiques, mettant en relief la diversité des approches possibles dans l’étude des vêtements, parures et accessoires. Les contributions variées réunies dans ce douzième numéro des Annales de Janua témoignent avec brio du fort potentiel heuristique de ces artefacts comme objets d’études des sciences historiques.
3Les vêtements, parures et accessoires intègrent de nombreuses typologies et renvoient à la diversité des catégories sociales. Ils sont tantôt le signe d’appartenance à une religion, à une classe sociale, à un genre, à une culture, à un corps de métier – l’armée, les pompiers, le personnel hospitalier – tantôt un outil mis au service d’une contestation ou d’une revendication politique, à l’instar des Bonnets rouges et des Gilets jaunes. Les vêtements, parures et accessoires sont au cœur des pratiques sociales. Supports de discours ou objets de discours et de pratiques, omniprésents, resserrant ou déchirant les mailles du tissu social, ils apparaissent comme un « fait social total » (Pellegrin, 1993).
4Les lecteurs et les lectrices de ce numéro des Annales de Janua pourront ainsi, après avoir enfilé leurs chaussures clouées gallo‑romaines, parcourir les époques pour admirer tour à tour les portraits du Fayoum de l’Égypte romaine, la finesse de la passementerie parisienne du xvie siècle ou encore la statuaire des jardins de San Ildefenso dans l’Espagne du xviiie siècle. Entre deux visites, les lecteurs et les lectrices pourront faire une pause lecture en lisant les hagiographies féminines de l’espace franco‑germanique du premier Moyen Âge ou la littérature libertine du xviiie siècle.
5Sarah Kourdi ouvre le bal avec une article sur une sélection de portraits du Fayoum, important corpus avoisinant le millier d’effigies funéraires datées entre le ier et le ive siècle de notre ère. L’auteure envisage ces portraits comme témoins des goûts et des modes de l’élite de l’Égypte romaine en matière de coiffures, de vêtements et de bijoux. Ce faisant, Sarah Kourdi aborde les vêtements et les bijoux dans leur rôle de marqueur social en interrogeant la typologie à laquelle ils appartiennent et le choix des couleurs. L’auteure montre que les vêtements représentés, empruntés à l’aristocratie romaine en dépit de l’absence d’aristocratie en Égypte, témoignent d’une volonté de leurs porteurs et porteuses de s’affilier à la société romaine. La volonté de mimèsis les conduit notamment à imiter, en la falsifiant, la pourpre – coûteuse en raison de sa rareté – par l’usage de substances moins onéreuses.
6Mathilde Lechevalier poursuit avec une étude sur la fréquence et les diverses modalités du dépôt de chaussures dans les sépultures gallo‑romaines à partir de deux corpus, l’un établi en région Centre et l’autre en région Île‑de‑France. Au‑delà des aspects matériels de la pratique, l’auteure en questionne le sens dans le cadre d’une anthropologie du rite funéraire. Tout en relevant les problèmes méthodologiques rencontrés lors de sa recherche, Mathilde Lechevalier éclaire dans son article les ressorts du dépôt de chaussures, entre accompagnement du défunt dans l’au‑delà et construction de son « identité funéraire ». L’auteure relève la diversité des modalités de dépôt, les chaussures n’étant pas toujours situées à proximité des pieds voire placées en dehors du contenant funéraire. Cependant, l’étude révèle de faibles divergences dans les pratiques entre les deux régions étudiées, témoignant d’une large diffusion des pratiques observées.
7Kylian Esclozas nous ramène dans le monde des vivants en nous invitant à saisir les liens entre pratique vestimentaire et ascétisme féminin dans le monde franco‑germanique du vie au xie siècle. Il nous plonge alors dans les Vitae de neuf saintes ascètes de cette époque, que sont Aldegonde, Amalberge, Berthe, Cosorce, Gertrude, Monégonde, Radegonde, Waudru et Wibonade, par le biais d’une analyse lexicale fine autour du vêtement. Pour ce faire, il choisit de se concentrer sur la manière dont sont employés les mots vestis et habitus, tous deux porteurs de significations sociales fortes, associées à la dimension matérielle, pour le premier, et à la caractérisation individuelle pour le second. Il démontre ainsi, dans le cadre de l’entrée en religion notamment, l’existence d’une dualité sémantique justificatrice de l’ascétisme, entre, d’une part, les vêtements que l’on abandonne pour entrer en ascèse, comme les parures et les pierreries, et, d’autre part, celui que l’on revêt comme signe d’entrée en ascèse, telle que le cilice. Par‑delà le récit individuel, ces usages sémantiques fournissent des repères fondamentaux dans la diffusion d’un modèle de sainteté à l’échelle collective.
8Yaël Caugne poursuit avec une étude sur les Fonctions et les usages des vêtements, parures et accessoires dans la Savoie de fin du Moyen Âge, d’après les bans de justice des registres comptables, entre visibilité et discrimination sociale. L’auteure s’attache à traiter les stratégies de contrôle et de régulation sociaux autour des vêtement, parures et accessoires par la principauté de Savoie en étudiant tour à tour les délits impliquant ces objets et les législations produites autour d’eux. Yaël Caugne achève son parcours en évoquant les (més)usages des vêtements, parures et accessoires à des fins de contestation des normes sociales et morales imposées par la législation princière. L’étude révèle alors la part d’inefficacité des vêtements, parures et accessoire dans la volonté d’établissement d’un contrôle de la population. L’auteure livre par ailleurs un propos éclairant sur les modalités d’exécution des larcins et sur le profil sociologique de leurs auteurs.
9Marie‑Amélie Lamy nous fait traverser la France d’Est en Ouest pour nous conduire dans le quartier oriental du palais comtal et ducal de Poitiers, un espace du paraître dans lequel les orfèvres et des acteurs des métiers du textile ont déployé diverses stratégies d’implantation du xve au xviie siècle. En s’appuyant sur l’étude des caves, l’analyse des façades et des archives paroissiales et fiscales, l’auteure questionne la répartition socio‑professionnelle aux abords du palais et étudie la « mise en scène sociale » et la construction identitaire des élites. Le choix des matériaux, leur mise en œuvre et les travaux de mise aux goûts du jour des décors des façades témoignent de leur importance dans les stratégies de mise en voir du statut social des résidents. Dans une approche socio‑topographique éclairante, Marie‑Amélie Lamy montre la présence notable de marchands de draps – de soie notamment – mais également de tailleurs d’habits, de chapeliers et d’orfèvres et les logiques de leur installation à cet endroit de la ville, en raison notamment de la présence d’infrastructures héritées de précédentes activités, comme la frappe monétaire.
10Camille Rivoire propose d’étudier le manuscrit inédit Le Mystère de la Passion de Jésus‑Christ, ms. nouv. acq. fr. 28471 de la Bibliothèque nationale de France à Paris au prisme de l’histoire des costumes, accessoires et décors. Elle démontre ainsi le caractère à la fois moral, didactique et politique des accessoires et costumes de ce mystère, dans le contexte de la Réforme catholique dans l’ancien Évêché de Bâle, notamment en ce qui concerne l’identification des ennemis de l’Église auprès du public. Les enjeux d’édification morale et religieuse s’expriment à travers les costumes et accessoires et relèvent de tensions entre une tradition théâtrale ancienne, l’usage de codes connus de tous et la transmission ou le rappel de valeurs, de symboles et de normes dont tout ce décorum offre un témoignage visible, culturellement situé et parfaitement identifiable.
11Dauphine De Haldat explore une histoire inédite de la passementerie au xvie siècle. À travers une étude des métiers, des ateliers de fabrication et des objets de passementerie, l’autrice livre un regard décentré sur l’habillement aristocratique. Elle révèle les dessous de la fabrication des boutons, glands et rubans. Éléments fonctionnels ou purement ornementaux, les objets de passementerie intègrent des pièces vestimentaires luxueuses féminines comme masculines. La visibilité de ces articles conduit au développement d’un artisanat de cour et d’une production sophistiquée. L’autrice associe une analyse des rares pièces vestimentaires et outils de production conservés de cette époque, à celle des archives d’atelier, complétée par une recherche iconographique, grâce auxquelles elle expose ainsi les réalités matérielle, économique, politique et sociale complexes de cet artisanat codifié. Dauphine De Haldat révèle un savoir-faire et une esthétique de la passementerie au service de la représentation sociale.
12Nous emmenant dans le monde si codifié de l’armée sous la monarchie louis‑quatorzienne, Effie Chinaud‑Robert offre une analyse kaleïdoscopique de l’uniforme du régiment Royal‑Carabinier comme témoignage de l’institutionnalisation progressive de ce corps d’armée. Elle décode ainsi cet uniforme sous toutes ses dimensions, tant comme apparat identifiant, comme élément technique au service d’un savoir professionnel mais aussi comme outil de distinction professionnelle et sociale. Par‑delà donc la question des usages internes de l’uniforme militaire, l’auteure met au jour les mécanismes de représentation et d’ostentation qui l’entoure, en lien avec le contexte social et culturel de cette époque.
13Clara Auger développe une étude du programme sculpté du site royal de la Granja de San Ildefonso (Espagne) par l’examen des atours et attributs vestimentaires. L’autrice rappelle, dans un premier temps, l’histoire du domaine et les différents acteurs à l’origine de cet ensemble patrimonial, architectural et paysager encore visible aujourd’hui. Par une description méthodique des vêtements et accessoires des différents personnages sculptés, l’autrice démontre ensuite combien leur traitement stylistique est une source pour l’historienne de l’art dans l’identification des sculpteurs et des influences esthétiques. Chaque élément vestimentaire sert à la fois à l’identification des personnages historiques, mythologiques ou allégoriques comme aux enjeux artistiques, culturels et politiques de leur représentation. Enfin, l’analyse des habits, coiffures, et attributs permet de questionner la part d’inventivité et d’imaginaire des sculpteurs face aux canons établis, ainsi que l’interprétation actualisée des sujets représentés.
14Entre histoire de la littérature et histoire du genre, Alexandre Mora interroge le rôle du vêtement, de la parure et des accessoires dans la littérature libertine des Lumières. En puisant dans les œuvres de Crébillon fils, de Jean‑Baptiste Louvet de Couvray, de Nicolas Edme Restif de la Bretonne ou du marquis de Sade, l’auteur analyse le rôle du vêtement dans la construction de la dramaturgie du désir et de son récit. Tantôt source d’imaginaire du désir, tantôt instrument de séduction, le vêtement devient également un rempart social et moral, un objet rituel où s’orchestre le dépouillement du corps et de ses habits. L’intervention du vêtement ne relève pas d’un simple apport descriptif mais devient un outil de plaisir et de pouvoir, de domination et de violence, de transgression et de travestissement.
15Enfin, en étudiant les écrits et les parures d’Elsa Triolet, militante communiste, journaliste, écrivaine et créatrice de bijoux russe établie en France durant l’entre‑deux‑guerres, Diana Plachendovskaya suggère d’intégrer la question de la mode dans le champ des études communistes. Par l’analyse croisée des rares mentions des bijoux de Triolet dans son documentaire Colliers, une étude formelle et matérielle desdits bijoux, des éléments de la biographie de Triolet et de ses écrits littéraires, l’auteure démontre tout l’intérêt que Triolet portait à ces créations en tant qu’expérience esthétique mais aussi comme sujet de mise en récits poétiques. Il apparaît que la production de ces accessoires de mode ait tenu une place plus importante que l’on put le croire dans la vie intellectuelle, littéraire et artistique de Triolet. Il semble donc que la rareté des mentions voire la mise sous silence de cet aspect de la vie artistique de Triolet, par la créatrice elle‑même, n’est pas significative d’un désintérêt ou d’un renoncement, mais plutôt des contradictions propres au militantisme communiste de l’époque ainsi qu’au contexte politique soviétique.
16Pour finir, nous souhaitons adresser nos plus sincères remerciements à l’ensemble des acteurs et des actrices de ce douzième numéro des Annales de Janua.
17Nous remercions l’association Janua, et tout particulièrement les organisateurs et organisatrices de ces dixièmes journées d’études – Juliette Carrique, Léa-Bérangère Dechamp, Mathilde Froget, Thomas Guglielmo, Jeanne Ledan, Alexis Minault et Athar Ngazou – qui ont veillé à leur bon déroulement. Merci aux auteurs de ce numéro – Clara Auger, Yaël Caugne, Effie Chinaud‑Robert, Dauphine de Haldat, Kylian Esclozas, Sarah Kourdi, Marie‑Amélie Lamy, Mathilde Lechevalier, Alexandre Mora, Camille Rivoire et Diana Plachendovskaya – pour la qualité de leurs contributions originales sur le thème Vêtements, parures et accessoires de l’Antiquité à nos jours. Nous remercions chaleureusement les membres du comité scientifique de l’appel à communication, composé de : Vladimir Agrigoroaei, Cécile Auzolle, Isabelle Bertrand, Mathilde Carrive, Andrzej Chankowski, Nadine Dieudonné‑Glad, Bénédicte Fillion‑Braguet, Anne Jollet, Séverine Lemaître, Thierry Sauzeau et Cécile Voyer.
18L’équipe éditoriale des Annales de Janua a également pu compter sur le soutien d’une nouvelle équipe de secrétaires de rédaction. L’occasion pour nous de mentionner les noms de toutes les personnes qui ont donné de leur temps pour effectuer des relectures formelles nécessaires à une publication rigoureuse : Guillaume Avocat, Rémi Bonin, Camille Conte, Léontine Fortin, Thomas Guglielmo et Blanche Lagrange.
19Nos remerciements vont également à Lucie Maniol, éditrice des Cahiers de civilisation médiévale, pour son aide substantielle dans la mise en forme des articles avant publication. Enfin, nous remercions chaleureusement la webmaster, Vanessa Ernst‑Maillet, en charge de la mise en ligne de l’ensemble des articles. Son implication sans faille auprès des Annales de Janua depuis leur création en 2013, sa disponibilité et son sens du travail en équipe en font une alliée précieuse des Annales et l’une des raisons de leur succès.
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